Euskal trail 2018 : Du paradis à l’enfer

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11 mai, 2h du matin, le réveil sonne. Le départ de l’ultra de l’Euskal trail sera donné dans tout pile trois heures. Je m’apprête à participer à nouveau à cette course qui m’avait fait entrer dans la cour des ultra-trailers un an plus tôt. Pour rappel, l’ultra trail de l’Euskal c’est 130km et 8000 de D+ à travers le Pays Basque nord et sud. Une belle, longue et dure balade

 Je me réveille péniblement, plein de questions notamment sur mon état physique. Ma préparation a été entachée d’une longue blessure suite à ma course en Suède (voir ici le récit du récit des 3 épreuves du Sandsjöbacka 2018 en Suède). Vais-je tenir ? Le manque de rythme ne va-il pas me causer de crampes ?

Cette année je n’ai qu’un objectif sur cette épreuve : Accompagner Zsolt, un copain rencontré sur une application de course à pied, pour qu’il finisse son premier ultra à 21 ans. Je mange machinalement du riz fade tout en regardant la météo heure par heure. Mon père brise le silence et me sort de ma torpeur : « Couvre-toi il va faire froid dans la première montée ». Côté météo, une journée de beau temps est annoncée pour ce premier jour de course. La pluie devrait nous rattraper vers 3h du matin et ne plus nous quitter jusqu’à l’arrivée. La température va chuter de 24°C le vendredi après-midi à 8°C la matinée suivante. Malgré mes interrogations, je n’ai qu’une certitude : on va se mouiller.

Il est déjà 4h00, l’heure de prendre la route pour Saint Etienne de Baïgorry, lieu du départ, afin de retrouver Zsolt. On arrive bien avant. J’en profite pour dormir quelques minutes de plus, minutes qui pourront m’être précieuses cette nuit. Je vérifie une dernière fois mon sac, mon dossard ainsi que mon papier où sont écrits les différentes barrières horaires. J’ai pris le risque de partir léger avec un sac de seulement 8L (contre 17L l’année dernière) et de partir avec le strict nécessaire. Pari gagnant ?

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Photo juste avant le départ avec le TS aux couleurs de  Parentraide Cancer

Je parle peu, je suis concentré mais pas stressé malgré mes incertitudes. Le directeur de course nous demande de nous regrouper sur la ligne de départ. S’en suit un discours puis un hommage à un membre de l’EuskalRaid Association décédé quelques semaines auparavant. Puis, le speaker se tait, de nombreuses photos de ce bénévole apparaissent sur l’écran géant accompagnées d’une reprise instrumentale d’Hegoak. Les frissons parcourent mon échine, je sens les larmes monter, la pression redescend d’un cran. Le feu d’artifice se déclenche, les photos laissent place à un décompte, la musique démarre et les fumigènes rouges embrasent le ciel étoilé de Baïgorry.

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Dernière photo de nos têtes fraiches

PAM ! Les premiers partent déjà comme des fusées. Tout le monde touche machinalement le drapeau basque, surement par superstition. Nous voici partis pour 130km (plus précisément 133) et 8000m de D+. La foule est présente et nous porte sur ces 400 premiers mètres de course. Mes doutes sont alors vite balayés.

Les 3 premiers kilomètres sur le bitumes sont avalés à 13km/h de moyenne. On s’éloigne alors de la civilisation pour plonger en pleine forêt avant de se confronter à la montée de Jara. Cette montée est la première difficulté de notre longue aventure. 2,5 km de montée pour environ 700 de D+, ça monte sévère jusqu’au relais. On arrive à peine en bas de la colline que les premiers sont déjà en presque en haut.

On sort les bâtons, on boit un peu et c’est parti pour une toute petite heure de montée. Je connais bien cette montée, elle peut faire mal aux jambes en début de parcours, je me place alors devant Zsolt pour ne pas qu’il se grille d’entrée. On monte sur un bon rythme, on ouvre les vestes pour ventiler un peu et on est déjà en haut.

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Nous voilà à Jara !

47 minutes plus tard nous voilà au relais, j’ai déjà très chaud. On décide de s’arrêter un peu pour prendre quelques jolies photos du paysage avec ce ciel entre chien et loup, le jour ne tardera pas à se lever.

 

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Magnifique lever de soleil

Ensuite, une descente jusqu’à la déchetterie de Baïgorry. La première partie sur les crêtes est vraiment incroyable, on peut envoyer du bois ici tout en profitant du paysage environnant. La seconde partie est beaucoup plus technique et surtout beaucoup plus glissante. Certains appuis sont limites et on manque de tomber 3 ou 4 fois. On entame alors dernier tronçon de descente : que de l’herbe et ça descend sec. Les concurrents sont précautionneux, je suis plus à l’aise et décide d’y aller franchement. Mes appuis se dérobent 1 fois, 2 fois, 3 fois. C’est comme faire du ski, mais sur de l’herbe ! J’entends Zsolt derrière moi glisser et se prendre une belle gamelle. Pas de casse, on en rigole !

Puis, 1km de répit sur du plat, un passage sur une barrière canadienne et on parcourt les derniers km qui nous séparent du premier ravitaillement. On profite de manger sur le plat, je tourne la tête vers Zsolt pour lui dire de faire attention à la barrière canadienne, je pose mon pied qui ne s’appuie sur rien et… Vlam ! Je tombe de tout mon poids à travers la barrière canadienne. Le poids du sac m’entraine en arrière, mon genou gauche se plie inexorablement pour encaisser le choc et je cogne entre deux barreau au niveau de mon fémur. Une grosse douleur m’envahit la jambe. Je n’ai pas entendu de bruit de craquement donc la peur laisse vite place à la douleur. Zsolt m’aide à me relever, me demande comment ça va. Un bénévole court pour prendre des nouvelles. Tout va à peu près bien. J’ai seulement une douleur vive au niveau du fémur, surement due au coup. Pendant ma chute j’ai lâché un bâton. On le récupère péniblement et il est temps de repartir. Les premiers mètres sont difficiles tant la douleur est importante. Je me maudis, quel con !

Les kilomètres défilent et la douleur ne disparait pas, au contraire.

16ème kilomètre, on court le long de crêtes embrasées par le soleil qui se lève. C’est tout simplement magnifique. Ce spectacle m’évite de penser à la douleur bien qu’elle soit présente.

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Juste avant les crêtes de Gatzigarlepo

8h25, nous voilà à Gaztigarlepoa, au km 20 au premier ravitaillement. L’année dernière j’étais passé au même endroit dans le même temps et les galères n’avaient toujours pas commencé.

Bien en avance sur les barrières horaires, nous prenons notre temps. On boit bien, on mange bien. Je me change le tee shirt pour mettre quelque chose de plus respirant et il est temps de repartir.

Se dresse devant nous la pente présentant le plus fort pourcentage.

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Juste avant la cheminée d’Iparla

Ca monte sur du 15/20% pendant un petit kilomètre avant de passer sur du 50% sur 400m. Cette cheminée nous oblige à ranger les bâtons et à poser les mains. Un petit bouchon se forme. Les coureurs qui ont le vertige doivent passer des minutes bien compliquées.

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La fameuse cheminée. La photo écrase un peu, la réalité est bien pire (crédit photo : https://www.facebook.com/SalernoPhoto/)

Certains commencent déjà à faire des pauses dans cette cheminée. On arrive en haut et les jambes ont bien chauffées.

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Une borne du GR en haut d’Iparla

 

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Zsolt en haut d’Iparla

Quelques photos et nous repartons. Le passage à venir est toujours aussi peu intéressant du point de vue de la course. On y alterne entre les sous-bois et les faux plats montants. On se demande systématiquement si l’on doit marcher ou courir.

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Descente sur Ispeguy

Je commence à avoir faim de salé, vivement Ispeguy au 32ème km.

6h20 de course, 32ème km 2200 de D+ dans les jambes, voilà Ispeguy. On a 10 minutes d’avance par rapport à l’année dernière. Je dis bonjour à ma mère et ma grand-mère qui nous ont rejoints pour la journée. Je souffre toujours autant de la jambe. Je me pose dans l’herbe et décide de me badigeonner de crème anti-inflammatoire avant de faire un bandage compressif pour éviter la propagation de l’hématome qui pointe déjà le bout de son nez. Déjà 15min qu’on est là, quelques TUCS, deux sandwiches, beaucoup de saucisson et il est temps de redémarrer.

Le soleil est haut dans le ciel. il fait déjà très chaud mais pas autant que l’année dernière. Je bois régulièrement pour éviter tout problème de déshydratation. 14km et 700 de D+ nous séparent des Aldudes. Cette partie du parcours commence par une montée extrêmement sèche jusqu’au pic d’Auza puis c’est de la descente jusqu’au Aldudes.

Je suis toujours devant Zsolt et j’imprime un rythme soutenu. Je veux arriver aux Aldudes avant les 10h de course pour être large niveau barrière horaire. J’entends Zsolt souffler, il commence à fatiguer sur le plan cardio-respiratoire. On décide de faire une petite halte en bas d’Auza pour qu’il puisse recharger les batteries et retrouver son souffle. Pour ma part, les jambes sont nickels.
Allez Zsolt, c’est parti pour 2km et 700 de D+ environ. On monte sur une base de 3km/h.

Plus le temps passe plus on se dit qu’on ne va finalement pas croiser Jérôme et Mathieu qui courent en sens inverse sur le 2*40. Mais le petit miracle arrive quand, au ¾ de la montée, on aperçoit au loin nos deux compères. Ils ne nous reconnaissent pas dans un premier temps. On agite les bras. Ils ralentissent l’allure pour pouvoir se porter à notre hauteur.

On discute 10 petites minutes, ça fait du bien à tout le monde de couper un peu. Il leur reste environ 7km avant Baïgorri, ils ont hâte d’arriver. Nous, il nous reste un peu moins de 100km..

Plus que 600m de montée mais ce sont les plus durs. Plus aucune zone pour se rafraichir et surtout on est sur les passages présentant les plus forts pourcentages. On arrive en haut non sans peine, Zsolt accuse un peu le coup et a besoin de souffler.

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En haut d’Auza

On prend 10 petites minutes de pause pour profiter du panorama et pendant lesquelles j’explique à Zsolt ce qui nous attend jusqu’aux Aldudes : une descente très technique le long d’une crête sur 1km où on pourrait laisser un genou ou une cheville puis 6 gros kilomètres de descente alternant du peu technique et du très roulant. En théorie, on sera aux Aldudes aux alentours de 15h.

On entame la descente, j’en profite pour envoyer un peu afin de ne pas trop me crisper et d’y laisser du jus. Zsolt a du mal.

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Descente d’Auza dans les cailloux

Je l’attends 30 petites secondes en bas de la descente et on repart pour du roulant. Le soleil est à son zénith, il fait donc très chaud.  Heureusement, le vent frais limite les dégâts. Mais plus on descend, plus le vent se réchauffe et plus cela devient étouffant. Dernier point d’eau avant d’entamer le dernier kilomètre de descente, j’ai énormément transpiré et j’ai vraiment très (trop) chaud. 2L d’eau plus tard on repart pour ce dernier kilomètre en sous-bois. Les jambes commencent à tirer pour Zsolt, de mon côté tout va bien.

On aperçoit mon père 750m avant le ravitaillement, je fais la course avec lui jusqu’au ravitaillement pour casser la monotonie de la course aux allures de tortue.

Il est 14h40 soit 9h40 de course pour 42 petits kilomètres, on est aux Aldudes. 20 minutes d’avance par rapport à l’année dernière. Comme prévu il fait extrêmement chaud. Je m’arrête 5 bonnes minutes pour me rafraichir avant de boire une bière, une Akerbeltz cela va de soi. Zsolt, quant à lui, est parti directement au ravitaillement et n’est pas passé par la case bière. On a convenu de prendre 20 minutes de pause.

On nous annonce une quinzaine d’abandons aux Aldudes (les premiers de la course). Beaucoup moins que l’année dernière mais tout de même assez étonnant tant les conditions de courses sont favorables.

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J’aperçois au loin la précieuse Akerbeltz ambrée

Je me rends ensuite au gymnase où la bénévole ne me badge pas, ce qui se révèlera important pour la suite de la course.

Après près de 10h de course, le sucré m’écœure déjà. Je me ravitaille donc quasi exclusivement avec du saucisson et des TUC. Il ne manque qu’une autre bière pour faire un super apéro.

15h05, il est l’heure de repartir. On a 1h30 d’avance sur la barrière horaire, de quoi être confortable pour la suite de la course. 14km et 1000 de D+ nous sépare du prochain ravitaillement à Urkiaga, en Espagne.Dans mes souvenirs, cette partie du parcours était exceptionnelle, avec des paysages magnifiques lorsqu’on courait sur les crêtes.
Nous sommes repartis le ventre plein. Après un rapide passage sur le béton, nous voici sur un chemin de terre raide. Zsolt cale un peu, je me mets devant lui et dis de suivre mon rythme. Il parle peu, il doit être dans un moment difficile. La chaleur descend peu à peu mais je continue de m’hydrater et manger régulièrement. Après plus de 10h de course, ma stratégie alimentaire semble être bonne puisque je n’ai eu aucun coup de mou ou aucun signe de déshydratation. Zsolt a de plus en plus de mal à relancer au fil des kilomètres. Nous ne tardons pas à être rejoint par un autre concurrent.

On discute naturellement avec lui, on raconte nos différentes courses et tous les deux nous évoquons le 220km du GRP 2017. C’est alors qu’on percute quasi simultanément qu’on avait parcouru les 20 premiers kilomètres côte à côte. Le monde est petit, nous nous retrouvons ici !  Nous discutons alors de tout et de rien, le temps paraît moins long comme cela. Rapidement, il éprouve le besoin de s’arrêter pour souffler un peu. Zolt et moi continuons notre route. Après un gros tape cul de 200m, nous arrivons sur les crêtes aux abords d’Urkiaga. Nous sommes en Espagne depuis plusieurs kilomètres maintenant. Le temps est dégagé, le paysage qui s’offre à nous est vraiment exceptionnel. Pas le temps de prendre des photos, il faut relancer pour arriver le plus tôt possible à Urkiaga. Zsolt a de plus en plus de mal à relancer et à respirer correctement mais il est nécessaire que nous poursuivions sur un bon rythme pour ne pas perdre notre précieuse avance sur la barrière horaire.

18h, on entame la descente sur Urkiaga. Zsolt peine à me suivre pourtant je ne vais pas vite du tout. Il se porte à ma hauteur et me dit qu’il commence à en avoir marre, qu’il souhaite abandonner. Je lui mets un premier coup de pied aux fesses et je lui dis qu’on en rediscutera à Urkiaga.

18h20, 60ème km, Urkiaga nous voilà. Mon père me dit que sur le suivi live je suis « disqualifié ». Je vais voir un bénévole qui me dit que je n’ai pas pointé aux Aldudes et que cela pose problème pour poursuivre. Zsolt comprend qu’il y a un souci et vient à mon secours en confirmant qu’on est passé ensemble là-bas. Après plusieurs minutes de négociations, le PC course m’indique que je peux continuer la course.

Zsolt me confirme qu’il souhaite arrêter parce qu’il en a marre, la monotonie de la course a raison de son mental. Dès le départ, nous avons convenu qu’on passerait la ligne ensemble, quitte à sacrifier ma « performance ». Étant dans un bon jour , je savais alors que j’avais très largement les moins de 30h dans les jambes, voire les 28h. Je me suis donc, pendant un instant, questionné sur le fait de le laisser abandonner. Mais on ne revient pas sur ses promesses. L’année dernière c’était moi qui était dans sa situation et Stéphane ne m’avait pas abandonné. Je décide donc de le motiver à repartir. Tant pis pour le chrono, on verra ça l’année prochaine !

18h40, On repart ensemble, Zsolt semble peu motivé mais il n’a pas le choix. Je dis à mon père qu’on sera surement à Urepel vers 21h30, il semble peu convaincu.

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Urkiaga, c’est l’heure de repartir

14km et 700m de D+ jusqu’à Urepel, la base de vie. Sur le papier cela semble peu mais on prend la quasi totalité du D+ sur une côte de 800m. En gros, c’est un mur qui pourrait être insurmontable à ce moment de la course.

On parvient à ce gros morceau en 35 minutes. Zsolt souffle en voyant ce qu’on doit monter. On monte en zigzagant pour adoucir la pente. Les jambes chauffent, le cardio s’emballe, on fait une pause à la moitié de la pente. J’ai la tête qui tourne un peu vu l’effort que l’on vient de fournir et pourtant on n’est pas sur les pentes les plus importantes. 10 minutes plus tard nous voilà sur le plus haut point de la course à… 1400m d’altitude ! Comme quoi on peut en chier tout en étant bas en altitude ! On prend 3 minutes de pause en haut pour pouvoir discuter avec les bénévoles. Le vent se lève et nous rafraichit, ça fait du bien !

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Quand ça monte sec, ça descend tout aussi sec

Pas le temps de s’attarder, on descend sur Urepel. Qui dit montée sèche dit descente sèche. Le D+ encaissé en peu d’hectomètres devient du D- encaissé en aussi peu d’hectomètres. Impossible de courir ici  au risque d’être emporté et de finir la tête la première.
On traine un peu avec Zsolt et on est vite rejoint par un petit groupe de 5 personnes. Une femme me fixe et me sourit. « C’est pas toi qui.. », « oui c’est moi qui ai terminé dernier l’an dernier ». Elle rigole et me dit « ma fille te suit sur les réseaux sociaux, c’est vraiment top ce que tu fais ». On commence à discuter de tout et de rien, elle me dit qu’elle est infirmière à L’hôpital de Saint Palais (là où j’avais été soigné l’année dernière) et que c’est comme ça qu’elle m’avait connu. Elle me demande alors comment je compte réaliser ma traversée (la Grande Traversée des Pyrénées : https://www.facebook.com/LaGrandeTraverseeDesPyrenees2018/. Les autres coureurs du groupe me posent aussi des questions, c’est super chouette de pouvoir partager ces moments-là.

Il est alors 20h30, je dis à Zsolt que ça serait bien qu’on arrive avant 21h30 à Urepel pour qu’on puisse prendre notre temps là-bas, il est d’accord avec moi. Je souhaite bonne route à mes compagnons de quelques kilomètres et on accélère.

La chaleur cède peu à peu la place à la fraicheur. Ces kilomètres de descente dans le bois permettent de soulager les jambes qui commençaient à durcir. On accélère encore et on rattrape du monde sur notre passage. Dernière petite bosse avant une descente très roulante où on peut envoyer du bois. Il est 21h, ça va être chaud pour rejoindre Urepel dans 30minutes. J’accélère encore plus, Zsolt aussi, pour arriver assez rapidement. Le jour tombe peu à peu, c’est entre chiens et loups. Le temps couvert accentue la pénombre ambiante.

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Le soleil se couche sur le Pays-basque (crédit photo : https://www.facebook.com/SalernoPhoto/)

21h10, l’heure de sortir la lampe frontale pour ne pas faire la même bêtise que l’année dernière. On double encore 2 ou 3 groupes de concurrents, je reconnais l’endroit où je suis tombé l’année dernière. Je dis à Zsolt qu’il reste moins de 2 kilomètres et que ça serait bien qu’on mette un dernier coup pour arriver plus tôt que prévu. Il est d’accord mais lorsque j’accélère il grimace, il a des ampoules aux pieds.

14km/h de moyenne dans cette descente et autant sur les derniers hectomètres de plat avant la base de vie.

21h20, Urepel, nous voilà ! 72ème kilomètre, plus que 60 avant l’arrivée ! 35 abandons jusqu’à présent dont une vingtaine ici à Urepel.

Mon père est étonné de nous voir déjà là, il nous attendait pour 21h45.

Cette année je n’ai pas mal aux pieds et ne sens pas sale, inutile donc de perdre du temps à la douche. Par contre, je crève de faim. Après les 3 sandwiches ingurgités en courant pour gagner du temps, je me pose à table pour manger 3 gros plats de pâtes au fromage. 22h10, je pars me coucher repu. Je soigne mes pieds avant de dormir. Zsolt arrive à son tour, je lui crève les ampoules aussi.

22h20, il est l’heure de dormir jusqu’à 22h45. Je ferme les yeux mais je ne parviens pas à m’endormir avant 22h35. 10 petites minutes de sommeil vont-elles suffire ?

22h45, mon père nous réveille. Je me change et il est déjà temps d’y aller, il est 22h55.

16km, 1000 de D+ jusqu’à Burguete, le prochain ravitaillement. Cette partie du parcours est exigeante, surtout de nuit. On est rapidement rejoint par le coureur avec qui j’avais partagé une partie de ma courte aventure du GRP l’été dernier. A 3, c’est plus rassurant pour tous.

Ça monte sévère d’entrée. Je me mets devant et je donne le rythme. Le temps s’égrène lentement à présent, la monotonie commence à s’installer et la nuit noire nous fatigue mentalement.

Il est minuit lorsqu’on passe à un ravitaillement intermédiaire. On ne s’assoit pas pour ne pas rester trop longtemps, juste boire un verre de coca. On file, on est plus que deux maintenant, Zsolt et moi, à l’assaut de la dernière grosse bosse avant Burguete. Dans la descente avant cette bosse, on rencontre plusieurs traileurs endormis sur le bord de la route.

Je reste toujours devant et juste avant d’entamer cette montée, j’aperçois au loin deux yeux jaunes qui percent cette nuit sans lune. La fatigue aidant, j’imagine qu’il s’agit d’un loup ou d’un ours. Le chemin rétrécit peu à peu, il n’est large que de 50cm et la bête à une centaine de mètres semble n’attendre que nous. Plus on se rapproche, plus ma lampe éclaire ce fauve. Un halo blanchâtre causé par ma lampe autour du monstre m’amène à penser qu’il s’agit d’une bête énorme. Je commence à avoir vraiment peur, la bête ne semble pas vouloir bouger. Et c’est à seulement une dizaine de metres de celle-ci qu’on se rend compte qu’il s’agit simplement d’une vache. Elle ne semble pas dérangée par notre présence et ne bouge pas du chemin. Une fois contournée, nous voilà au début de la dernière montée.

Nous sommes au 85ème kilomètre, je n’ai déjà plus la notion du temps, mon cerveau est déjà perturbé par la nuit et surtout la fatigue. Zsolt commence à être vraiment fatigué. Notre rythme ralentit petit à petit. On s’arrête 5 longues minutes, le temps de manger un Snickers et de se reposer un peu.
Nous arrivons en haut de cette côte plus vite que prévu, dans mes souvenirs c’était plus long que ça ! Il est 2h du matin, cela fait 21h que l’on avance.

Le chemin jusqu’à Burguete n’est plus très long mais les efforts précédents ont rendu ces 3 kilomètres pénibles. On croise des bénévoles devant un feu, il fait froid, approximativement 6°C mais la fatigue accentue cette sensation. On discute un petit peu avec eux et nous repartons rapidement. La pente s’adoucit peu à peu et nous permet de courir de nouveau.

Il est 2h25 lorsqu’on aperçoit Burguete au loin, 10 minutes plus tard nous y voici, on est au 88ème kilomètre et on a 5800 de D+ dans les cannes. Il ne nous reste à présent « qu’un » marathon à boucler en 13h maximum. En théorie c’est simple, en pratique un peu moins. 3 petits kilomètres / heure de moyenne sur cette portion, notre plus faible allure sur la course. Cela confirme qu’on a eu un gros coup de moins bien ici.

On rentre se mettre au chaud dans le hangar. On boit un café, on mange un peu même si l’estomac est saturé. Je m’assois 5 minutes sur une chaise le temps de m’abandonner un peu. Pour le moment niveau physique je ne suis absolument pas fatigué mais au niveau mental j’ai déjà lâché du jus cette nuit.

Une femme à côté de moi se réveille lorsqu’elle entend que l’on part. Elle préfère partir avec nous. Son mari a abandonné à Urepel et elle ne souhaite pas aller seule dans la nuit.

14km pour 600 petits mètres de D+ jusqu’à Egantza, notre prochain CP.

Il est 2h55, l’heure de repartir… à 3 ! Nous sommes tous les trois relativement frais, surtout la femme qui nous accompagne. Nous avons un petit kilomètre de plat avant d’entamer l’avant dernière montée de cette incroyable course.

Le ciel n’est plus étoilé, cela présage rien de bon. 3 minutes plus tard, un orage s’abat sur nous. Il pleut à grosses gouttes, les éclairs dansent dans le ciel. Mentalement ce moment est très dur.

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Le bon temps nous accompagne

Il est à présent 3h15 du matin et nous entamons la montée vers Egantza. Elle est peu technique mais le sol boueux rend notre progression lente. Notre compagnonne de fortune donne un bon tempo et me soulage de cette tâche. je n’ai pas à réfléchir, juste suivre ses pieds. 3h20, ma lampe commence à clignoter, elle s’éteindra 5 minutes plus tard. On est loin des 12h promises par le fabricant… Je change donc de frontale, celle-ci éclaire beaucoup moins bien… Bon, je vais devoir tenir 3h avec cette lampe de fortune.

Le temps est à présent suspendu, pas d’hallucination mais juste l’impression que les secondes durent des minutes et les minutes des heures. Je me surprends à fermer les yeux quelques secondes. Je trébuche plusieurs fois sur la roche, je ne rêve que d’une chose : dormir.

Il est 3h45, la pluie ne s’est pas arrêtée, bien au contraire. Ma veste me maintient au sec pour le moment mais pour combien de temps ?

Nous sommes tous les trois en train de monter, personne ne parle, chacun est dans sa bulle. Pour me tenir éveiller je chante des chansons dans ma tête et « m’amuse » à faire des petits calculs mentaux.

Nous sommes à la moitié de cette montée et sur les pourcentages les plus durs. L’année dernière, le physique était à la rue ici et le mental maintenait le cap. Cette année c’est l’inverse. Mes jambes me portent, avancent de manière autonome et le cerveau est en mode veille.

Je sais pertinemment que nous irons au bout cette année mais j’ai déjà hâte d’arriver.

5h00, 24h de course dans les pattes. On est environ au 95ème kilomètre, je ne sais plus trop où je suis, je me contente de faire un pas devant l’autre.

Je suis vraiment épuisé mentalement, je ne marche plus droit, mon cerveau est déconnecté et j’ai besoin de réfléchir pour prononcer la moindre parole. Le physique est encore bien frais mais la tête a lâché.

5h30 du matin. Nous voici à un ravitaillement intermédiaire. On est tous les 3 transits de froid. On rentre dans cette petite cabane où café, thé et surtout un feu nous attendent. Je bois un café et me réchauffe à côté de ce feu tandis que Zsolt ingurgite plusieurs tasses de soupe.

5h45, l’heure de repartir. Plus que 4 km jusqu’à Egantza. Un peu de montée puis que de la descente ! On repart péniblement dans ce froid glaçial. Je souhaite courir pour pouvoir me réchauffer mais mes deux compagnons n’ont plus de jus et ne le peuvent pas. Que faire ? Les attendre quitte à avoir froid ou les laisser là ? Une nouvelle fois je choisis la première option.

6h00, 100ème kilomètre. Pas de lever de soleil cette année pour fêter ça. On se contente d’une aube encore bien sombre.

A présent je marche les yeux fermés, tant pis si je chute. Je n’arrive plus à articuler, les mots qui sortent de ma bouche ne sont plus intelligibles. Je ne rêve que d’une chose, le sol dur de la cabane d’Egantza pour pouvoir y dormir.

6h10, le jour commence à se lever. Manque de chance, un épais brouillard se lève en même temps. On y voit seulement à 3 mètres devant nous, il est difficile de repérer le chemin et les balises. Seul point positif, ma fatigue mentale s’est instantanément envolée avec le lever du jour.

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Zsolt est devant.. à 5 mètres à peine

Je me mets devant car je suis le seul de notre trio à avoir déjà fait le parcours. Notre avancée est vraiment rendue pénible par cet épais brouillard et nous nous trompons plusieurs fois de chemin.

6h30 et nous voilà non s’en mal à la cabane d’Egantza . Tout compte fait, Zsolt et moi ne comptons pas rester là très longtemps pour avoir un maximum d’avance sur la barrière horaire à Arneguy. On se dépêche donc de boire notre soupe (à 6h45 du matin, il faut avoir un estomac accroché). Notre compagnonne est morte de froid et décide de rester plus longtemps. On se demande avec Zsolt si on l’attend ou pas, c’est elle qui apportera la décision : « Partez sans moi les gars, je risque de pas finir ». La gorge se serre un peu, on a passé des moments relativement forts avec elle cette nuit mais il faut continuer sans elle.

Il est 6h45 et nous repartons. Le chemin jusqu’à Arnéguy n’est pas compliqué : que de la descente. Une première partie non roulante puis une deuxième très roulante. En théorie c’est simple, en pratique le brouillard rend notre progression vraiment compliquée.
Zsolt est cramé, il souhaite marcher. On se fait donc doubler rapidement par plusieurs concurrents dont un qui semble très jeune. Je le reconnais, c’est Peru, un ami d’une copine de mon école d’infirmiers. Je ne savais pas qu’il s’était finalement inscrit. « Zsolt, t’es pas le seul espoir encore en course ».

Coup dur, on va devoir se battre contre un autre duo pour savoir qui de Zsolt ou Peru va arriver premier espoir. L’avantage est que Peru ne sait pas qu’il y a un autre espoir. Son duo nous double une première fois en courant, Zsolt est complètement cramé mais on marche malgré cela à une allure de 5km/h. On ne tarde pas à les rejoindre, ils sont eux aussi cramés et alternent course et marche lente.

Le chemin jusqu’à Arneguy est bien long. Le fait de constamment freiner mes pas pour attendre Zsolt commence à me causer de sérieuses douleurs au muscle tibial. « Allez Zsolt il faut accélérer là, on va être limite niveau barrière horaire ». Oui, on ralentit inexorablement. La barrière horaire va plus vite que nous, nouvel ennemi. Zsolt a compris qu’il fallait accélérer. Peru est à présent loin devant nous.

8h, on se rapproche petit à petit d’Arneguy, la barrière horaire est fixée à 10h15. 25 minutes plus tard on amorce la dernière descente. Il ne pleut plus, on est passé sous le brouillard et il commence à faire « chaud ».

J’aperçois au loin mon père, je commence à trottiner et intime à Zsolt de faire de même pour pouvoir récupérer sa première place au classement espoir. J’accélère progressivement, Zsolt semble suivre.

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Arrivée sur Arnéguy

Je vais de plus en plus vite pour dérouiller les jambes, il reste 1km avant le CP. Zsolt ne suit plus, tant pis, il me rattrapera au ravito. Mes jambes sont encore extrêmement fraiches, j’ai besoin de courir vite pour briser la monotonie de cette course en allure très (trop) lente pour moi. J’arrive en sprintant au ravitaillement, mon père me court après. Les bénévoles sont surpris de me voir aussi frais.

8h30, 111km, Arneguy. Je m’assois le temps d’attendre Zsolt. Peru est aussi là avec son ami. Je me tourne vers Zsolt et lui dit qu’il faut qu’on se dépêche afin de gagner le maximum de temps sur ce duo.

On reste moins de 10 minutes et on repart. Le dernier gros morceaux, 12km de montée avec 1000 de D+

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Quelques secondes assis avant de partir à l’assault du dernier sommet

Zsolt est exténué mais je le motive, je veux qu’il arrive premier espoir, il le mérite. Il me dit qu’il est cuit, je ralentis alors le rythme et lui dis qu’on ne doit pas s’arrêter. Marché conclu ! 3km/h de moyenne, il commence à faire chaud, je suis toujours en lycra et je transpire à présent.

10h30, un orage s’abat sur nous, la pluie devient de plus en plus forte et se transforme en orage de grêle. 10 longues, très longues minutes sous cet orage. Des grêlons recouvrent le sol. La grêle ajoutée au vent fouette notre corps, et on ne peut qu’accepter notre triste sort (oh le bel alexandrin 😉 ). On continue donc de marcher avant de s’abriter quelques centaines de mètres plus loin, sous un minuscule arbre. A cet instant le moral en prend un coup, Zsolt peine terriblement.

Les choses se compliquent encore plus quand Peru nous double, il passe en courant à côté de nous. Je dis à Zsolt qu’il faut le suivre, j’accélère, me mets dans son sillage de notre concurrent, je me retourne : Zsolt ne suit pas. Je ralentis, je comprends alors qu’il n’a plus de jus, tant pis pour la première place, on va juste jouer le finish.

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Pluie, grêle, on ne sait pas trop

Le froid est de plus en plus saisissant. J’ai transpiré en montant, le lycra n’a pas eu le temps de sécher. Je sens que ces 4 derniers kilomètres de montée vont être très longs.

Il est 11h30, je n’ai jamais eu aussi froid. Les -10°C en suède en janvier me paraissent caniculaires. La pluie tombe encore et le vent souffle en continu avec des rafales à 80km/h. Notre avancée est toujours pénible. Zsolt à mal aux jambes et moi je suis transi de froid. De rares courageux spectateurs nous applaudissent dans cette ultime montée.

Bon Dieu que c’est long ! « Allez Zsolt, il reste 1km avant la descente ! ». En réalité, je lui mens, il en reste 3 avant le ravitaillement mais je sens qu’il lâche mentalement. Peru et son ami sont à présent bien loin devant nous, on ne se bat alors plus que contre les éléments. C’est déjà bien assez ! Le temps est long, je commence à ne plus sentir mes doigts, les premiers signes d’hypothermie apparaissent petit à petit, ça sent pas bon cette histoire.
On avance plus, 2km/h tout au plus. Le rêve de bière à l’arrivée a laissé place à une irrésistible envie d’une douche chaude. Je sens mon estomac complètement noué, je ne peux plus boire ou manger sans risquer de vomir.
12h20, on est à 1,5 kilomètre du point de ravitaillement. La pluie et le vent nous accompagnent toujours. Comme si cela ne suffisait pas, le brouillard se joint à eux. La piste est large mais le dernier kilomètre jusqu’à la cabane n’est pas sur un chemin tracé.
Malgré le fait que je suis attentif on s’écarte régulièrement du chemin sur ce dernier kilomètre. Un traileur nous double, je me contente de le suivre très péniblement jusqu’au ravitaillement. Je commence à avoir de légers troubles mnésiques, cela confirme le fait que je suis en hypothermie.

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Sommet d’Ehuntzaroi. Panorama magnifique

12h50, ENFIN ! Nous voilà au ravitaillement ! Kilomètre 120, plus que 12km et 400 de D+ avant l’arrivée. Je suis mort de froid, je ne souhaite pas rentrer dans le refuge où règne la chaleur car je sais que mentalement j’aurai du mal à repartir dans ce froid qui me transperce. Je patiente donc dehors. Devant mon désarroi et au vue de mon comportement certainement bizarre, les bénévoles me forcent à rentrer. Une bénévole vient me voir, je n’arrive plus à articuler ni à lui répondre. Elle comprend de suite que je suis en hypothermie.  Une bénévole infirmière m’interdit de repartir tant que je ne suis pas réchauffé. Je ne frissonne même plus, je suis alors surement entre le stade 1 et 2 de l’hypothermie (température entre 32 et 34°C). Je n’ai plus la force de me déshabiller, elle m’aide donc à m’enlever sac, veste, lycra. Elle m’enroule alors dans une couverture de survie. Mon esprit commence à divaguer, un bénévole vient me parler pour me maintenir éveiller. 10 minutes plus tard, je recommence à frissonner, signe qui montre que ma température interne remonte. Les bénévoles continuent de me prendre en charge, ils m’apportent une bouillotte « maison » avec de l’eau chaude dans une bouteille en plastique.  Ma respiration peu à peu est moins saccadée, mon rythme cardiaque diminue petit à petit et ma conscience revient dans un état acceptable. Ils refusent cependant toujours que je parte tant que j’ai pas bu et mangé. Je bois contre mon gré du bouillon pourtant excellent. Il me brule l’œsophage mais bordel que ça fait du bien. La bénévole m’apporte alors du saucisson, des TUCS et du quatre quart. « Mange ça et tu repars, marché conclu ? »,  « marché conclu ». Pendant ce temps Zsolt patiente et s’inquiète de me voir dans cet état.
Cela fait déjà 30 minutes que nous sommes là. Je prends conscience que cela va être dur de mettre les pieds dehors. J’ai à présent fini mon assiette, la bénévole me dit que c’est ok pour elle. Check-up auprès de l’infirmière qui me dit que tout est bon.
« Allez Zsolt, on repart ». Je me lève péniblement, me fabrique un poncho de fortune avec la couverture de survie, me remet le lycra qui n’a pas séché ainsi que la veste. Quel supplice d’enfiler un vêtement glacé !

50 minutes que nous sommes là, je remercie chaleureusement les bénévoles en les serrant dans mes bras. Sans leur bienveillance, j’aurais certainement été dans un mauvais état.
Zsolt et moi allons sortir. Juste avant de passer le pas de la porte la bénévole qui m’a aidé m’appelle, elle court vert moi et glisse des morceaux de chocolat ainsi que du quatre quart dans les poches de mon sac « Bonne chance Hugo, tu vas y arriver ». Ma gorge se serre, mes yeux rougissent, je la serre de nouveau dans mes bras.

Le vent et la pluie n’ont pas cessé de tomber durant notre longue pause. Une dernière côte de 500m se dresse devant nous, dernier effort avant une longue descente de 11km. Le terrain boueux est une véritable patinoire. Des milliers de concurrent sont passés ici avant nous car cette partie du parcours est commune au 2*25 et 2*40. On manque de tomber tous les 3 mètres. Je recommence à avoir froid, je préviens Zsolt qu’il faut accélérer. Je ferme ma veste jusqu’en haut, serre au maximum ma capuche et met mon buff jusqu’au niveau de mes yeux. Je n’y vois plus grand-chose mais au moins l’eau ne rentrera pas.

J’accélère le pas, nous sommes large au niveau des barrières horaires mais j’ai envie d’arriver le plus vite possible. Je ne me retourne pas, j’entends Zsolt marcher derrière moi. Déjà la mi montée, j’ai manqué de tomber une bonne vingtaine de fois, le vide est seulement à quelques mètres, glisser à ce endroit peut être relativement dangereux.
Je me retourne enfin au niveau du faux plat montant au deux tiers de la montée, pas de Zsolt. J’attends, j’attends,… des dizaines et des dizaines de concurrents passent, pas de Zsolt. Une minute, deux minutes, 3 minutes. Je commence à m’inquiéter et me poser des questions. Est il tombé ? A-t-il abandonné ? Je suis sur place, je frissonne de nouveau. Que faire ? Partir pour me rechauffer ou l’attendre coute que coute quitte à être de nouveau en hypothermie ?
Je décide d’attendre encore 3 minutes et je partirai. 2 minutes se sont écoulées et voilà Zsolt. Ses chaussures n’accrochent plus, il ne fait que glisser, peste et en a clairement plein les chaussettes.

30 minutes après notre départ du refuge, nous voici au dernier sommet de cette formidable aventure. Nous sommes au 123 km, il nous reste à présent 10 km de descente avant notre arrivée. Le vent redouble de force au sommet, cette descente technique va devenir périlleuse avec ce temps et cette foutue boue. Au bout de quelques mètres, je glisse déjà. La pente étant à présent trop abrupte, je décide de glisser sur les fesses. C’est ça ou tomber, alors autant ne pas se faire mal ! Une vingtaine de mètres plus loin, je me remet sur mes pattes, ma technique de descente sur les fesses n’est pas encore au point..
La descente des deux premiers kilomètres est pénible, on descend en zigzagant pour éviter la chute. Malgré ces précautions je tombe encore deux fois en l’espace de quelques mètres. On accepte notre sort et on compose avec les nombreuses chutes jusqu’à la partie goudronnée.

« Allez Zsolt ! Il faut accélérer un peu, il nous reste à peine 8km ! », Zsolt est cuit, il n’arrive plus à courir et n’avance plus. A cet instant je suis vraiment frustré. J’ai les jambes encore très fraiches et le fait d’avancer si  lentement me congèle sur place.

Le vent se durcit encore et la pluie ne cesse pas de tomber. A présent, un déluge s’abat sur nous. Je serre encore plus ma capuche pour ne pas que le vent s’engouffre, mon champ visuel se réduit encore plus.
Zsolt n’en peut plus, on marche donc. Les kilomètres défilent plutôt lentement, je suis mort de froid. On approche du ravitaillement, je ne pourrais pas supporter de  rester arreter  même 5 minutes dans le froid. Je demande à Zsolt s’il a besoin de manger, il me répond que non. Je lui propose alors qu’on ne s’arrête pas au ravitaillement et qu’on trace directement.
Il est 13h40, 32h40 de course, nous voici au dernier ravitaillement au 128ème kilomètre. Il nous en reste 6, tous en descente et le long d’une crête.
On aperçoit Baïgorry au loin, ça nous donne du baume au cœur.

« Zsolt, ça serait bien qu’on arrive en moins de 34h », « OK, il faut accélérer c’est ça ? »
Je rigole, il a compris où je veux en venir. Je souhaite courir mais le terrain extrêmement glissant et la fatigue psychique m’en dissuade. On marche donc à un rythme de 5km/h.

130km kilomètre, distance officielle de la course mais il nous reste en réalité 4km. J’en ai marre de me faire doubler par des concurrents du 2*40 et du 2*25. Par pur orgueil je trottine afin de ne plus perdre de place. Zsolt fait de même, un énième second souffle ?
La descente boueuse laisse peu à peu place aux graviers. Ca ne glisse donc plus. Je regarde Zsolt et lui dit « Allez, on accélère un peu ».

10km/h, j’ai l’impression de sprinter. On ne se fait plus doubler, au contraire, on double des participants. J’entends toujours Zsolt derrière moi. Grisé, j’accélère encore.

132ème kilomètre, plus que deux bornes. Il est 14h30, on va arriver en moins de 34h mais j’ai envie de me défoncer sur ces deux derniers kilomètres.
J’accélère, je prends des risques en descente pour grappiller quelques secondes inutiles. Zsolt lâche peu à peu, « allez Zsolt, deux kilomètres, accélère ! ». Je me retourne plusieurs fois, il grimace, il est au bout et une ampoule vient de se percer. On s’arrête donc pour qu’il puisse souffler un peu. On en profite pour ranger les bâtons et pour se rendre « présentables ». Fini la capuche et le buff sous les yeux.
Je repars tambour battant, Zsolt peine à suivre.

Dernier kilomètre, Zsolt suit difficilement. Je ne souhaite pas ralentir, je veux poursuivre mon effort et aller au bout.
J’ai envie que ce dernier kilomètre soit le mien, j’ai rempli ma mission, Zsolt va aller au bout. J’ai « sacrifié » ma performance personnelle pour mon ami, il comprendra que je veuille m’arracher sur le dernier kilomètre juste pour mon plaisir. J’aperçois mon père, j’accélère encore pour doubler du monde et je lui dis d’attendre Zsolt.
800m, dernier virage. La foule est présente malgré le temps plus que pourri. Grisé, je « sprinte » à 700 mètres de l’arrivée, 3’50 au kilomètre. Je suis sur un nuage, les jambes ne tirent pas, le souffle est nickel donc j’accélère. Je double beaucoup de monde du 2*25 et du 2*40.
J’ai envie d’aller au bout de mon effort donc je lâche tout dans les 400 derniers mètres. Ces mètres n’ont jamais défilé aussi rapidement. La foule m’encourage comme si j’avais quelque chose à gagner, comme si j’avais gagné, c’est grisant.
200 mètres, les personnes présentes laissent un couloir de 2 mètres pour passer, on se croirait au tour de France, c’est exceptionnel.

100 mètres, plus que 100 mètres et je suis arrivé. Le flot d’émotion commence à me submerger mais je ne m’arrête pas pour autant, je fonce tête baissée jusqu’à la ligne.

50, 40, 30, 20, 10 mètres. Les dix derniers mètres de cette incroyable aventure. Je me sens comme un pantin, uniquement contrôlé par ses pulsions, ses émotions. J’ai incroyablement chaud, le flot d’adrénaline doit y être pour quelque chose.
Je coupe la ligne d’arrivée, j’explose, je hurle. 33heures, 41 minutes et 32 secondes. Je lève mon regard vers le ciel, je pense à Mélodie à cet instant. Cet ultra n’était pas loin de chez elle, j’ai pensé à elle toute la course et je lâche tout ce que j’ai accumulé depuis septembre à cet instant. Elle m’a accompagné de là haut pendant toute la course. Je pleure à chaudes larmes pendant de très longues secondes, le regard dans le vide. Le directeur de course me reconnait, vient me féliciter et me consoler.
Zsolt arrive 2 minutes plus tard, il est vidé de toute énergie. Je le serre dans mes bras, le félicite. Je suis vraiment super fier de lui et heureux pour lui.

Mathieu et Jérôme arriveront seulement 2 minutes après nous, ils terminent tranquillement le 2*40. On tombe dans les bras des uns et des autres.

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La photo avec les copains

Cette année, j’ai vécu complètement différemment cet ultra. Je n’ai pas subi la chaleur mais le froid. Dès le départ je savais que j’allais aller au bout, animé par l’idée de rendre hommage à ma façon à Mélodie. Je suis plus qu’heureux d’avoir partagé cette aventure avec Zsolt, il a un mental d’acier ce « gosse ».

Le Pays-Basque ne te laisse pas indifférent, je suis de nouveau tomber amoureux des lieux que l’on a traversés durant près de 34h de course. Nous sommes passés du paradis à l’enfer à cause de la météo très capricieuse. Quoi qu’il en soit, on est finisher et là est le principal.

A l’heure où je termine d’écrire ces lignes, nous sommes à un mois de la Grande Traversée. Je me prépare très tranquillement pour ce projet qui, je l’espère, sera réussi.
Je partirai ensuite en direction de la Réunion pour profiter de ma sœur et de copain et pour des vacances bien méritées, pas de réel repos en 1 an et demi, j’ai besoin de souffler.
Ma période de découverte de l’ultra est je pense terminée. J’ai maintenant de l’expérience et je peux envisager de courir pour faire des bons chronos et non pour jouer juste le finish comme jusqu’à présent.
Je ne connais pas encore mon programme de courses de l’année prochaine, seule certitude, je participerai à l’ultra de l’Euskal Trail 2019 pour réaliser le meilleur chrono possible.

Merci à mon père d’avoir supporté mon caractère de merde pendant la course et d’avoir assuré parfaitement toute la logistique. Merci à Zsolt d’avoir partagé le chemin avec moi. Merci aux organisateurs de proposer une course aussi exceptionnelle. Merci aux nombreux bénévoles qui sont aux petits soins pour nous, une pensée particulière aux bénévoles du col d’Ehuntzaroi qui ont vraiment été d’une bienveillance inimaginable. Merci à vous d’avoir suivi, partagé, commenté les différentes publications.
Vos messages m’ont vraiment fait chaud au cœur.