Tak Sandsjöbacka

82 00 Tak Sandjobacka

Tak Sandjöbacka

Vendredi, premier jour de course : 25km et 200 D+

On arrive sur le lieux avec Mathieu à 15h30, 2h30 avant le départ et il fait déjà nuit. On est confiant, le profil de l’étape est vraiment plat et les barrières horaires larges nous permettent de ne pas trop stresser. Seul le fait de faire cette étape en nocturne est une difficulté sur le papier.

Il est l’heure de partir, on va très vite déchanter. Le chemin est boueux, glissant et les passages en forêt restent très compliqués à gérer malgré nos puissantes frontales. Je suis pris de crampes au 15ème kilomètre.. génial. On franchit assez péniblement en 3h30, complètement sonnés et exténués par ce qui venait de nous arriver.

 

Samedi, deuxième jour de course : 45km 800 D+

Le réveil sonne tôt, on a dormi tout au plus 4h, on a les jambes déjà en carton, bref, loin d’être l’idéal. Il fait froid, on est déjà fatigué et on part pour 45km. Les premiers kilomètres sont vraiment très durs, on marche dès que la pente s’élève un peu. Les passages en forêt nous ralentissent énormément, on est clairement pas à l’aise sur ce type de terrain. 2h de course, on est extrêmement limite niveau barrière horaire, je doute sur notre capacité à terminer cette épreuve dans les temps. On passe la première barrière à 10 minutes près, pas le temps de trop gamberger il est déjà l’heure de repartir. Mathieu souffre à partir du 30ème kilomètre, je suis sa locomotive et le pousse à courir afin qu’on ne perde pas trop de temps. Rebelote, 35ème kilomètre, des crampes. Je ne me sens pas fatigué mais pourtant c’est la deuxième fois que j’ai des crampes alors que je ne transpire pas trop.. Nous terminons cette seconde étape complètement fatigués en 7h30, ça ne présage rien de bons pour moi demain.

 

Dimanche, troisième jour de course : 82km 1700 D+

Il est 4h00, le réveil sonne, j’ai assez peu dormi. Les jambes sont un peu lourdes mais je m’attendais à pire, je ne suis pas fatigué et après un massage mes jambes reprennent vie. Je mange un peu de riz, il est 4h50, l’heure de prendre la voiture pour se rendre au départ de la troisième et ultime épreuve à 40km de notre appartement. Je regarde une dernière fois la météo : -8°C au départ et -3°C au meilleur de la journée, une chose est sûre, je vais avoir froid.

Aujourd’hui c’est 82km de course dans la toundra suédoise avec 1700 de D+. Départ 6h, arrivée maximale 22h, rien d’insurmontable sur le papier mais avec déjà 70km dans les jambes c’est une autre histoire. Je parle peu, je suis concentré. 10 minutes avant le départ, il est temps de sortir pour aller prendre la « température ».

Je grelotte, mélange de stress et de froid qui transperce mes vêtements « bon Dieu, vivement qu’on parte ». Dernier discours, derniers encouragement de mon équipe de choc, mon père et Mathieu. « Tu penses mettre combien de temps ? », mon père me sort de ma torpeur, « 14h si tout va bien ».

On est 150 environ à prendre le départ sur 180 inscrits. Trop froid ? Trop de fatigue des courses précédentes pour certains ?

 « tre, två, en lycka till ». Je n’ai rien compris mais tout le monde court alors je cours aussi.

Ma stratégie est simple : me greffer à un groupe plutôt « lent » jusqu’au lever du soleil (vers 8h30-9h) pour partir tranquille sans me faire trop mal puis accélérer afin de faire le maximum de kilomètres de jour avant de me joindre à un autre groupe de coureurs pour ne pas s’aventurer seul dans ce que je pensais être la dernière nuit de course.

En ce début d’étape, les jambes sont vraiment fraiches, aucune douleur, aucune fatigue. J’ai en quelque sorte était placé sur « orbite » les deux jours précédents en m’économisant au maximum. Dès le départ, je sais que sauf gros problème physique je serai finisher de cet ultra. Je ne peux pas l’expliquer, mais il y a des choses qui se ressentent et là c’était clair pour moi.
Il fait nuit noire, je suis avec un groupe d’une dizaine de personnes. Après deux petits kilomètres sur du bitume, on passe sur des chemins techniques, de quoi bien se réveiller ! Les changements de rythme constants nous demandent d’être perpétuellement aux aguets, pour éviter toute chute. Ça monte peu en ce début de parcours malgré deux belles côtes successives. Kilomètre 7, une grosse flaque de boue se présente devant moi, je saute et je manque ma réception, ma cheville tourne, une intense douleur envahie instantanément ma jambe. « Quel con ! ». Je doute quelques minutes puis plus je cours, plus la douleur s’estompe. Ouf…

Pour ne pas subir les mêmes crampes qu’hier et avant-hier, je m’astreins à boire une gorgée d’eau tous les 1/4h même si je n’ai pas soif. Déjà la première heure de course, 8km au compteur. J’aperçois au loin mon père. Une rapide parole pour lui dire que tout va bien et il est déjà temps de repartir. 2km de faux plats montants en ligne droite, interminable. 2h de course, le temps s’égrène lentement. Un point d’eau au 16ème km me permet de casser la monotonie qui s’installe peu à peu. Je remplis rapidement mes flasks, la lumière est entre chien et loup, le jour ne tardera plus à se lever.

82 01 Course

Le chemin est peu technique, je prends la mène du groupe tout en accélérant un peu pour éliminer les moins rapides afin qu’ils ne nous ralentissent pas à l’approche de la forêt.

20ème km, ravitaillement dans 5km déjà. Nous ne sommes plus que 4 et nous avançons sur le même rythme. Il est 8h30, le temps de ranger la frontale pour profiter du lever du jour et des lumières magnifiques dans cette forêt. Premier arrêt pipi, tout va bien pour mes reins. 22ème kilomètre, on est rejoint par un binôme. J’aperçois une descente qui semble technique, il fait jour, je décide d’accélérer pour lâcher ce petit groupe.

Je rattrape deux autres coureurs suédois, on commence à parler en anglais. En plus de la difficulté du parcours, se rajoute la difficulté de parler en anglais en courant.

Mon talon gauche commence à chauffer sévèrement, première ampoule ? 24ème km, mon père est en bord de route, je lui passe les quelques consignes pour le prochain ravitaillement, il m’attrape de la Nok et la fourre dans mon sac, pits off de moins de 2 secondes, pas mal !

25ème kilomètre, premier ravitaillement, je m’assois sur une chaise pour enlever chaussure et chaussette. 3h20 de course et j’ai déjà une ampoule mais rien pour la crever. Je me crème le pied avec la Nok pour limiter la casse, je mange beaucoup, j’ai faim ! 10 minutes, il est temps de repartir. Mes 2 compères suédois sont partis depuis longtemps et je pointe à la 80ème place au général. Je repars serein, 1h40 d’avance sur la barrière horaire, je sais dès lors que je ne vais pas devoir lutter contre elle comme à l’Euskal. Je commence à faire des calculs, je suis à 15km du prochain ravitaillement, sur un parcours à priori plat et j’ai encore 3h40 pour y arriver. A ce moment-là de la course, je me suis dit que si tout se passait bien je pouvais passer sous les 14h assez facilement. Mais le trail n’est pas une science exacte et très rapidement je sens que mes jambes faiblissent un peu, je sens arriver les prémisses des crampes.

28ème kilomètre, je suis en compagnie d’un néerlandais, Menno. On discute pas mal en anglais même si parfois on a du mal à se comprendre. Il n’a fait que le 85 et semble encore bien en jambes. Cinq minutes de discussions plus tard, j’aperçois ma team de choc et décide de m’arrêter un peu pour souffler et pour crever cette ampoule qui commence à bien m’handicaper. Aucune aiguille, rien pour percer cette satanée phlyctène. Je regarde vite dans la voiture et j’y trouve un embout pour fermer les sachets plastiques de pain de mie. « Ça fera l’affaire ». J’enlève le plastique avec les dents, je tords le métal intérieur, le chauffe au briquet, perce l’ampoule et hop, ça gicle, ampoule percée.

Ça brule, une bonne douleur pendant quelques secondes mais je sais que je ne vais plus trop souffrir pour courir. Je renfile illico ma chaussette et ma chaussure. Il est temps de repartir, mon ami néerlandais est déjà bien loin.

82 02 Course

30ème kilomètre, pile 4h de course, je décide de faire une grosse pause pipi et j’en profite pour manger une barre de céréales et pour boire l’intégralité d’une de mes deux flasks. Je repars péniblement, me fais doubler par 2-3 concurrents. Ça remet mes idées en place et ça calme un peu mes ardeurs. 32ème, 33ème, le temps est long, les relances en haut des côtes sont toujours aussi dures, le gros coup de mou n’est pas passé et le mental commence lui aussi à être bien entamé. J’ai de plus en plus sommeil, les mètres défilent de plus en plus lentement et je marche de plus en plus souvent. J’entre dans ma bulle, je ne pense plus à la course, je ne pense à rien et je suis bêtement le coureur devant moi.

« WRONG WAY, WRONG WAY, WRONG WAY », ces paroles me sortent de mon état de léthargie, je ne sais pas combien de minutes sont passées ni où je suis. Mon compagnon d’infortune me signale que ça fait quelques minutes maintenant qu’il n’a pas vu de balisage et qu’on s’est surement perdu. On rebrousse chemin sur un bon gros kilomètre et effectivement on a bêtement été tout droit alors que le tracé de la course prenait un chemin escarpé sur la droite. Bon, il vaut mieux que cette mésaventure arrive maintenant plutôt que cette nuit.

4h45, 35 kilomètres parcourus, je n’ai fait que 5 petits kilomètres en 45 minutes soit une moyenne de 6,5km/h, très en deçà de mon allure d’avant le coup de mou. Ce n’est donc pas seulement un ressenti, j’ai bien ralenti depuis 5km.

5h de course, enfin sorti de ce parc forestier aux dizaines de côtes « casse-pattes ».

2km de faux plats montants en bord de route s’offrent à nous, pas de quoi me motiver. Pour ne rien arranger, le vent se lève et nous fait face rendant notre progression encore plus difficile.

On traverse un pont, on est au 38ème, bientôt le second ravitaillement. Quelques minutes plus tard, j’aperçois au loin mon père et Mathieu. Quel soulagement de reconnaitre des visages familiers et de pouvoir parler en français ! Je m’assois par terre, je ne suis pas encore exténué mais je suis bien entamé et j’ai surtout une grosse fatigue psychologique. Mon père va me chercher 4 gros snickers et un grand café pour me ravitailler pendant que Mathieu court m’acheter une canette de BCAA contenant une grosse dose de caféine. Je me lève et bois ce café brulant qui me réchauffe l’espace d’un instant. Quelques mètres à côté de moi, deux francophones qui étaient devant moi au classement ne repartiront pas sur avis médical. Après les Snickers, la viande de renne séchée. C’est hyper salé mais ça a le mérite d’être mangeable, pas comme leur « bouillong ».

Il est 11h30 (5h30 de course), l’heure de repartir après cette grosse pause. Je pointe à ce moment-là à la 87ème place au général.

82 03 Course

Les jambes sont un peu lourdes et le mélange café/BCAA m’est complètement resté sur l’estomac. Il y a une comme une règle d’or en ultra-trail : « Si tu as envie de vomir, fais-toi vomir. Tu vomiras quoi qu’il en soit et plus tôt c’est fait, plus vite tu te sentiras mieux ». J’essaie de lutter 1 petit kilomètre mais plus ça va, plus j’ai envie. Je m’arrête, je n’ai pas eu à forcer, j’ai vomis quasi instantanément. Je prends une pause de 2 petites minutes pour manger des snickers embarqués lors du ravito précédent et pour reboire. Il va falloir que je tienne sans nourriture jusqu’au prochain ravitaillement, 10 km plus loin.

Je pensais que cette mésaventure allait me ralentir mais ça a eu l’effet inverse : je me suis immédiatement senti mieux, plus réveillé et surtout avec des jambes fraiches. Le mental revient peu à peu et le fait d’apercevoir des concurrents au loin me motive à accélérer.

Kilomètre 42, 5h45 de course, enfin la moitié du parcours ! j’ai repris du poil de la bête et après un court passage dans des marécages, on rentre dans un bois où le sol est similaire aux terrains sur lesquels je m’entraine en France : beaucoup de pierres et gros rochers. En 3 jours, c’est la première fois que je vois ce type de terrain, je me dis que c’est peu fréquent ici et que donc les suédois ne sont pas trop habitués. Mes suppositions se confirment une centaine de mètre plus loin, deux ou trois concurrents galèrent à avancer entre les rochers, là où moi je suis complètement à l’aise.

Plus les kilomètres passent, plus je suis à l’aise et plus les jambes répondent bien, quelle aubaine à ce moment de la course ! Je suis en quelque sorte transcendé, je me sens « intouchable », comme si rien ne pouvait m’arriver.

Les kilomètres défilent et je poursuis ma folle remontée. Les terrains sont très techniques mais j’arrive toujours à courir, même en montée. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu d’aussi bonnes sensations. Au km 47 je rejoins un groupe où se trouve un des deux Suédois avec qui j’avais parlé au 22ème kilomètre et qui pointait à une vingtaine de minute devant moi au 35ème kilomètre. Ça confirme ce que je pensais, j’avance bien plus vite que les autres sur cette portion. Je lui tape sur l’épaule, il rigole et me demande quel est mon secret pour courir aussi vite à ce stade de la course. Je lui réponds « Caféine ». Il rigole, je lui dis au revoir et je reprends mon rythme soutenu.

Kilomètre 49, on retombe sur les mêmes chemins que la veille et ce, jusqu’à la fin de la course, exceptée un petit passage de 3km.

82 04 Course

Je distingue au loin le ravitaillement où Mathieu et mon père m’attendent. Je les avais quittés en piteux état 10km plus tôt et à voir leurs têtes, ils sont autant surpris que moi de mon état de fraicheur actuel. 6h50 de course, 7,5km/h de moyenne sur cette portion présentant le plus de dénivelé, je pointe à la 73ème place au ravitaillement.

Vidéo du ravitaillement

J’ai le sourire, tout va bien pour moi, je mange un peu, je remplis mes flasks avec de l’eau tiède pour éviter qu’elle gèle par ces températures négatives et il est temps de repartir. Mon père me demande comment ça va « je suis nickel, je vais accélérer là », « te grille pas quand même ». Je ne l’écoute pas, je sens que tout va bien pour moi, je suis sur un petit nuage. Seule petite ombre au tableau, une gêne grandissante au genou gauche.

Je repars aussi vite que je suis arrivé, je commence à faire des calculs dans ma tête : Presque 7h de course, il ne reste que 35 kilomètres, si j’arrive à maintenir cette allure je vais pouvoir espérer boucler cette dernière étape en 12h.

Cet arrêt, bien que rapide, ne m’a pas fait que du bien. J’ai eu le temps de me refroidir et la douleur s’installe insidieusement dans mon genou. Le mental arrive à prendre le dessus même si ça commence à me tracasser un peu. Je repasse devant l’endroit où j’ai pris une belle gamelle la veille et cette fois-ci je prends soin de marcher sur les planches afin d’éviter une nouvelle chute ridicule.

Malgré la douleur je continue d’accélérer et au 52ème km, je rejoins un groupe de 4 Suédois. Je ne traine pas derrière eux, j’impose un bon rythme, je n’ai pas envie qu’ils freinent ma progression. Je prends énormément de plaisir sur cette portion, elle est assez technique mais reste roulante. Je ne tarde pas non plus à retrouver, Menno, le néerlandais avait qui j’avais discuté au 27ème kilomètre. Le chassé-croisé entre lui et moi se prolongera jusqu’à l’arrivée.

56ème kilomètre, la douleur est de plus en plus gênante mais j’arrive à maintenir mon rythme de croisière. Menno me rejoint au 57ème kilomètre, on a 8h de course dans les pattes, il semble aussi frais que moi. Les trois prochains kilomètres jusqu’au ravitaillement ne sont qu’alternance entre planches grillagées dans les marécages et faux plats montants sur le goudron.

60ème kilomètre, ravitaillement, 8h30 de course, je retrouve mon père et Mathieu. Je pointe à la 68ème place.

Il y a un groupe de 4 coureurs qui est arrivé quelques secondes avant moi au ravitaillement, je ramasse beaucoup de monde sur cette fin de parcours. Je reconnais les bénévoles, troisième fois qu’on passe ici, ils commencent à connaitre mes habitudes. Ils remplissent mes flasks, je mange 2/3 snickers et je repars déjà. Ça dure moins d’une minute, on gagne du temps là où on peut sur cette fin de parcours !

82 05 Course

Mon genou est vraiment douloureux, j’essaie de ne pas y penser et je continue d’accélérer. Je sais que j’ai les 12h dans les jambes, j’ai envie d’aller chercher ça.

Sur ces 10 kilomètres, le parcours est casse-pattes, beaucoup de montées et descentes sèches, qui brisent le rythme et font mal aux jambes. Je me demande perpétuellement « Je marche ou je continue de courir ? ». Les jambes sont toujours très fraiches donc j’arrive à garder un bon rythme, même en montée. Je ne tarde pas à rattraper le groupe de Suédois arrivé et parti avant moi au ravito précédent. Je suis en quelque sorte en « chasse ». L’objectif est de maintenir un rythme solide pour manger le plus de monde sur cette fin de parcours et espérer finir en 12h. A ce stade de la course, on ne joue que des places d’honneur (les premiers étant arrivés depuis longtemps) mais c’est toujours gratifiant et bon pour le moral de doubler un concurrent.

Le paysage est magnifique ici et ne nous encourage pas à courir. On alterne entre forêts et lacs gelés, c’est splendide malgré l’exigence du terrain. Cette portion est elle aussi technique avec la présence de nombreuse pierres, ça m’avantage clairement sur les locaux.

82 06 Course

C’est d’ailleurs ici que je creuse l’écart sur mes 4 poursuivants. J’ai en ligne de mire un nouveau concurrent au loin. Il progresse péniblement là où je saute de pierre en pierre. Il me laisse passer poliment et n’essaie pas de me suivre. 65ème kilomètre, de retour sur un sol plus dur, je le sens de suite. Le genou a du mal à suivre et je sens du liquide qui se balade à l’intérieur. Rien de très plaisant.

Les kilomètres passent et la course devient mentale. J’enchaine les longs faux plats montant avec des bosses qui cassent le rythme. Vivement le ravitaillement dans quelques kilomètres.

71ème kilomètre, 10h00 de course et dernier ravitaillement. Je pointe à la 55ème place. Mon genou me fait très mal à présent. Mentalement je ne craque pas, ça me permet de toujours courir même si je commence à peiner en montée. J’arrive toujours à rattraper des gens. Ils sont pour la plupart complètement exténués, ça se lit sur leur visage. A cet instant de la course, je commence à en avoir ras le bol, il me tarde clairement d’arriver pour savourer la traditionnelle bière de fin de course. L’accumulation de longues portions en solitaire commence à peser moralement. Je m’arrête plusieurs minutes au ravitaillement non pas pour souffler mais pour avoir un peu de contact humain, surtout avec Mathieu et mon père. Comme lors de ma précédente course, j’ai l’impression de revenir à l’essence même des choses : manger, courir, dormir et surtout communiquer.

82 07 Course

Il est temps de repartir, je suis surpris, je n’ai toujours pas les jambes lourdes et je ne suis vraiment pas fatigué. Cette dernière portion est relativement plate mise à part 3 grosses côtes. La nuit commence à tomber, je remets la frontale.

Les deux premiers kilomètres sont effectivement assez plats, je maintiens mon allure de 9,5km/h mais plus le temps passe plus la douleur devient importante et m’handicape pour courir correctement. Cette fin de parcours étant elle aussi commune aux deux autres étapes, je commence à appréhender le prochain kilomètre de faux plat montant sur le béton avec mon genou dans cet état. Pas le temps de trop gamberger, nous y voilà très rapidement.

Comme prévu, je déguste clairement. Je m’arrête deux minutes pour essayer de calmer la douleur qui devient insoutenable en courant.

Je me fais doubler une fois, deux fois, trois fois. Gros coup au moral. Je m’astreins à marcher rapidement sur ce faux plat, ça a le mérite de ne pas trop me faire mal. Il reste environ 9 kilomètres, c’est frustrant de ne pas pouvoir courir en ayant des jambes aussi fraiches.

Il fait maintenant nuit noire, j’aperçois derrière moi 2 lumières qui se rapprochent rapidement et me dépassent, j’essaie d’accrocher le rythme de ces deux concurrents mais je n’y parviens pas.

Ouf, c’est la fin du calvaire ! De nouveau sur un sol terreux gelé mais moins dur que le béton. Je sors mes écouteurs pour mettre un peu de musique et m’évader un peu. Devant moi se dresse une des dernières difficultés de l’étape, une côte d’une centaine de mètres mais présentant un fort pourcentage, de l’ordre du 50%. Mon genou tient bon, je ne sais pas si c’est le fait d’être sur le sol « mou » ou l’adrénaline de l’arrivée proche qui fait son effet. J’arrive à rejoindre aisément les deux personnes qui m’ont doublé précédemment.

En haut de la bosse, la douleur a presque disparu, je lâche les chevaux dans la longue descente et je manque de tomber 2 ou 3 fois en me prenant les pieds dans des racines. Le fait de slalomer dans la nuit noire entre les arbres provoque une sensation grisante.

En bas de la descente je rejoins un petit groupe de 7 personnes où figure Menno, qui m’avait doublé au niveau du ravitaillement. Je prends les devants pour avoir une bonne vision du terrain et ne pas être gêné par une personne devant moi. Une dernière petite montée et on pénètre dans la forêt. Il y a encore plus de boue que la veille et l’avant-veille, la progression pour éviter de se mouiller les pieds est vraiment difficile. Cette impression est renforcée par le fait que c’est une nuit sans lune et que la végétation dense occulte toute lumière extérieure, même celles des autres participants. J’ai l’impression de ne distinguer que des halos lumineux, plus rien n’est net autour de moi, seule une sensation de bien-être se dégage sur ce magma visqueux.

82 08 Course

Certains pontons sont ensevelis sous un amas de boue. L’évolution dans cet endroit est aussi rendue pénible par une mauvaise signalisation de l’organisation et une absence totale de chemin « clair ». On fait ça au feeling, là où ça ressemble le moins à un bourbier.

Cela fait maintenant quelques minutes qu’on est dans cette forêt, j’entrevois un rocher devant moi, deux chemins s’offrent à moi : à gauche ou à droite. Ce choix, c’est un peu comme jouer à pile ou face. J’ai pris à droite, perdu. Je m’enfonce rapidement dans une épaisse couche de boue, « putain ». Sur une dizaine de mètres je progresse en ayant de la boue jusqu’aux genoux. Je ressors de là trempé. Mon chemin étant plus court et mes compagnons ayant pris celui de gauche je me retrouve toujours devant eux. A cet instant je me dis clairement que ça ne peut pas être pire et je prends la décision de faire un « tout droit » quitte à être plus mouillé. Ma stratégie s’avère payante puisque je lâche un à un mes adversaires plus « frileux ».

Dernier kilomètre dans cette forêt, nous ne sommes maintenant plus qu’un peloton de 3 traileurs, je ne vois déjà plus les lumières des autres concurrents derrière moi. Dans ce groupe figure Menno, c’est le seul qui arrive à suivre la cadence que j’impose. Il semble encore assez frais. La troisième personne, quant à elle, n’arrive pas à suivre et lâche mètre après mètre.

77ème kilomètres, dernier virage, avant-dernière montée et surtout fin de la forêt. Nous ne sommes plus que Menno et moi dans cette bosse casse-pattes. On marche à un rythme soutenu, je lui explique brièvement comment sont les 5 derniers kilomètres. Il me demande comment je me sens, je lui réponds que je suis encore très frais et que je peux accélérer, lui aussi ça tombe bien. On accélère clairement pour déposer définitivement les concurrents derrière nous. 12km/h sur cette portion après 150km dans les jambes je suis plus que satisfait.

Plus les minutes passent plus je me dis que je veux terminer seul cette ultime étape. Il va falloir que j’accélère (et j’en ai les capacités) ou que je ralentisse pour que Menno me lâche. Je choisis la première option, il faut savoir être joueur et tenter des coups de poker. Connaissant cette fin de parcours je sais où je vais pouvoir attaquer. 78ème kilomètre, on passe par-dessus le garde vache, je ne vais pas tarder à accélérer. Petite bosse, on a une vue dégagée sur Göteborg, c’est vraiment magnifique. Pas le temps de s’arrêter pour prendre une photo. J’accélère un petit peu pour savoir comment se comporte Menno, il accélère aussi et ne semble pas vouloir lâcher. Génial, un peu de fil à retordre rend ce jeu encore plus excitant.

Ça y est, on y est. C’est ici que je dois encore accélérer. Quelques interrogations sur mon état de forme, je vais vite savoir si mes sorties fractionnées éprouvantes de cet hiver vont porter leurs fruits. « Good luck for the end of Race Menno ». Je lui fais clairement comprendre que je vais accélérer, pour ne pas le prendre en « traitre ».

Coup de pétard, je regarde ma montre, je tourne à 14km/h sur ce léger dévers, Menno est toujours derrière moi mais sa respiration est plus forte, je sens qu’il n’est pas au mieux et j’accélère encore. Mes jambes ont encore énormément d’énergie, mes interrogations sont vite balayées et Menno lâche peu à peu. J’accélère encore un peu. 1km depuis mon attaque, ma montre vibre, 16km/h. C’est le 79ème kilomètre environ, je suis grisé et décide de maintenir cette allure coute que coute. Menno est à plusieurs centaines de mètres à présent mais j’aperçois devant moi un concurrent qui a l’air en perdition. Ça commence à un peu tirailler en bas mais je ne veux pas lâcher, je veux bouffer le concurrent devant moi.

80ème kilomètre, je me porte à sa hauteur, il n’essaie même pas de lutter (Menno le doublera plus tard aussi). Deux autres concurrents sont à environ 400 mètres devant moi, ils semblent courir assez facilement, j’accélère un peu pour savoir si je remonte du terrain et j’aviserai en fonction. Je les rattrape petit à petit, un des deux compères se retourne, me voit et accélère en suivant. Petit calcul dans ma tête, si je maintiens cette allure je vais pouvoir les doubler mais certainement au niveau du stade. Je veux mon tour de piste en solitaire donc je lâche un peu de lest. Je continue de tourner à 15km/h. Mes jambes commencent à souffrir.

81ème kilomètre. Dernier kilomètre de cette incroyable aventure, les concurrents sont à présents 300 mètres devant moi, derrière moi il n’y a plus personne, je ralentis afin de profiter de ces derniers instants de course. L’émotion commence à être de plus en plus prenante, l’adrénaline de fin de course est à son paroxysme, je ne suis absolument pas fatigué, quel bonheur.

Dernière ligne droite avant de prendre l’ultime, et non des moindres, bosse puis d’entrer dans ce stade. J’entends le speaker, je vais bientôt retrouver les miens. Les frissons parcourent lentement ma colonne vertébrale. La douleur est effacée depuis longtemps, et à ce moment-là, tous les problèmes s’envolent. Ultime descente, je ralentis, je veux m’imprégner de chaque instant ici. J’aperçois mon père, on rentre ensemble sur le stade, dernier tour de piste. L’euphorie mêlée à l’adrénaline me font accélérer encore plus. Dernier virage, juste le temps de lancer un sprint final contre un adversaire imaginaire, juste pour me dire que je suis allé au bout de l’effort. Derniers 100m, j’allonge la foulée, mon père n’arrive plus à me suivre, ça me fait rire, j’ai 160km dans les jambes et j’arrive à le distancer. J’entends Mathieu m’encourager, j’accélère encore plus fort. 50 mètres, un flot indescriptible de sensations m’envahit, un shoot de bonheur à l’état peur. Je coupe la ligne d’arrivée en 11h33 et 55 secondes. Je laisse exploser ma joie.

Je suis finisher de l’ultra triple du Sandsjöbacka. Une deuxième partie de course bouclée un tout petit peu plus vite que la première, témoin de ma fraicheur physique.

Je termine 48ème au général de cette dernière épreuve. Un Top 8 plus qu’honorable sur cette épreuve en ne comptant que ceux qui sont alignés sur l’ultra triple comme moi. Au classement final je termine 22ème sur l’ensemble des 3 courses, bien au-delà de toute espérance tant au niveau classement que du temps parcouru, notamment sur cette ultime épreuve. Et une nouvelle récompense du plus jeune finisher de l’ultra triple, assez anecdotique pour le coup.

Vidéo de l’arrivée

Et maintenant, place à la traditionnelle bière de fin de course tant méritée, au repos et à la suite de cette aventure en Laponie, au-dessus du cercle polaire.

 


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