Plus le défi est grand…

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Courir ou mourir. Je n’ai cessé de me répéter cette phrase lorsque je passais des moments difficiles. Cette philosophie de course je la dois à la légende de notre sport qui m’inspire tant : Kilian Jornet. Courir c’est avancer jusqu’au prochain Checkpoint (CP), se dire « allez encore quelques heures », mourir c’est rester là, abandonner et avoir de gros regrets.

Mais revenons au commencement. Il y a encore un mois mes chances de participer à l’euskal trail étaient très minces, une fissure au ménisque m’empêchait de courir plus de 2km depuis déjà 8 semaines. Je n’ai repris l’entrainement spécifique que 3 semaines avant la course en faisant auparavant quelques gros blocs d’endurance en vélo pour essayer de limiter la casse. Je n’ai donc pu effectuer que 3 sorties en montagne avec l’Euskal.

L’Ultra de l’euskal trail c’est, sur le papier, une course de 130km (en réalité 132 mais ne chipotons pas) comprenant une grosse partie de chemins techniques avec 7600 mètres de dénivelé positif cumulés à avaler en 36h maximum.

Plan
Profil de la course
Profil
Topographie de la course

La décision d’y aller fut prise seulement 2 semaines avant la course avec pour objectif de prendre du plaisir en sachant que mes chances d’atteindre l’arrivée seraient minces. Mais il fallait que j’essaye pour savoir au moins ce que je vaux avant le GRP et pour faire une course sous les couleurs de Parentraide Cancer, l’association que je représente sur chaque événement sportif où je m’inscris.

Jeudi 25 mai j’arrive avec mon père à Saint Etienne de Baigorry pour retirer mon dossard, il ne fait « que » 30° et la chaleur m’étouffe déjà. Demain, il en fera 34 et je serai en train de courir… Après un rapide retrait du dossard et un contrôle du matériel obligatoire, une journaliste de France bleu Pays-Basque m’aborde afin de m’interviewer. Elle est  interloquée par mon jeune âge pour pratiquer cette discipline. Après cette interview où j’ai pu expliquer mes diverses motivations, je me suis dirigé avec mon père en retrait du village et du brouhaha pour pouvoir me reposer et emmagasiner le maximum de sommeil possible avant la course.

18h, c’est l’heure du briefing, le directeur de course annonce que les températures vont être très hautes avec un ressenti à 40° à divers endroits. L’organisation a pris la décision de mettre en place des points d’eau supplémentaires entre les ravitaillements pour qu’on puisse s’hydrater correctement, chouette initiative et merci à tous ces bénévoles.

Après ce briefing, direction le gîte pour aller dormir. Le temps de se doucher, de manger un bon repas et il est 21h. il est temps d’aller se coucher car le réveil va sonner à 3h.

Le réveil sonne donc 6h plus tard mais j’étais réveillé depuis un bon moment. Comme toute veille de course j’ai très mal dormi mais je ne suis pas stressé pour le moment. Pendant que j’ingurgite mon gatosport, je vérifie une dernière fois mon sac et l’organise afin de ne pas trop perdre de temps à chercher mes affaires pendant la course. Je m’enduis ensuite les pieds d’akiléine Nok pour éviter les ampoules et il est déjà 4h00, l’heure de prendre la voiture pour se rendre à Saint-Etienne de Baigorry. On arrive avec mon père, je « gratte » encore quelques minutes de sommeil qui seront peut-être précieuses pendant la course. Puis vient la traditionnelle photo d’avant départ pour Parentraide Cancer et il est déjà temps de se présenter sous l’arche pour le départ.

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Départ dans moins de 3 minutes
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Photo juste avant le départ

Après un discours du maire, la musique se met à résonner, le speaker fait un décompte, les flashes crépitent et le feu d’artifice annonce le départ. L’ensemble des coureurs applaudit et se dirige bruyamment sous l’arche pour enfin commencer son ultra. Les premiers partent comme des flèches tandis que les gens autour de moi sont plus mesurés dans l’effort ; comme dit Kilian Jornet « A chacun sa ligne d’arrivée ».

Je suis en milieu de peloton des 330 participants, on avale les deux premiers kilomètres de bitume à 12 km/h. Une première personne s’arrête déjà devant moi avec son camelbag vidé de son eau étant mal fermé, on est une bonne dizaine à s’arrêter pour lui verser modestement quelques décilitres d’eau pour qu’il ne se déshydrate pas dès le départ. Décidément j’adore l’esprit Trail. Pas le temps de trop gamberger, la première pente arrive. On prend d’entrée de jeu 700m de dénivelé positif sur 3km pour arriver en haut du col de Jara. Les premiers hectomètres sont sur le béton, je suis super à l’aise et j’en profite pour contempler le bal des lampes frontales qui serpentent jusqu’au sommet, c’est vraiment magnifique. Pas le temps de rêvasser, le béton a laissé place à la terre et aux cailloux, ça grimpe vraiment fort. Je sors les bâtons et j’emmène dans mon sillage une dizaine de coureurs, on est 3 ou 4 à se relayer pour monter sur le même rythme sans trop s’épuiser. La première heure de course vient de passer, il est déjà 6h et le jour se lève en même temps que mon arrivée en haut de Jara.

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Antenne relais en haut de Jara

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Lever du soleil le premier jour à 6h20

Je m’arrête en haut le temps de profiter du paysage, de me restaurer et prendre quelques photos et il est temps de repartir pour une descente de 6km très roulante dans un premier temps. J’en profite pour envoyer un peu, j’aime tellement cette sensation grisante en descente. La seconde partie de la descente est un peu plus technique et casse-gueule donc je ralentis et prend mon mal en patience derrière des coureurs trop précautionneux à mon gout avant d’arriver sur la route. 1km de plat et c’est reparti pour 500m de dénivelé positif avant le premier ravitaillement. Il est 8h lorsque j’arrive en haut de cette bosse et il fait déjà très chaud. La journée va être rude. Je discute pendant cette seconde descente avec des traileurs qui ont déjà fait cette course l’an dernier et ils me racontent que la seconde côte est réputée pour être la plus technique et très « casse-patte ».

Arrivé au check-point (CP) de Gaztiparlepeo au bout de 3h20 de course pour 19km, je retrouve mon père. C’est la première fois qu’il me ravitaille alors on a aucun automatisme, on met énormément de temps pour remplir seulement mon camelbag et ma flask avec de l’hydraminoff. Je m’enduis les pieds d’akiléine car ils chauffent un peu déjà. 15 minutes passées au ravitaillement, il est temps de reprendre le chemin de la course. Un rapide contrôle du dossard et je repars à l’ascension de ce raidillon technique qui se dresse devant moi. On est un groupe de 5 coureurs à être partis en même temps, il est 8h40, il fait déjà 25° à l’ombre et cette ascension est dépourvue d’arbres. La première partie est assez facile à gérer puis vient la cheminée tant redoutée.

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Photo de la cheminée derrière cette barre rocailleuse
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Photo du mur qui se dresse devant nous

Ce n’est qu’un amas de cailloux sur 400 mètres mais avec une pente estimée au moins 40/50%. On est entre l’escalade et le trail et les mains servent d’appui pour éviter la chute qui peut être malheureusement fatale à cet endroit. Arrivé en haut, le vent souffle et je contemple le paysage, c’est tout simplement somptueux et ça vaut bien l’effort fourni.

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En haut de la cheminée. Ouf…
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Vue d’en haut

Je pensais relaxer mes jambes pendant la descente mais elle est vraiment très technique avec énormément de cailloux et la vigilance est de rigueur pour éviter d’y laisser une cheville. Les 8 prochains kilomètres ne sont qu’alternance entre sous bois et faux plats montants, je ne prends que peu de plaisir dans cette partie de course et il me tarde d’arriver sur le second ravitaillement au col d’Ispeguy. Une dernière descente de 800m un peu casse patte et me voilà au second ravitaillement.

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Les jambes commençaient à tirer

Déjà 6h30 de course dans les jambes pour 30km et 2200mètres de dénivelé positif, je n’ai pas vu le temps passer. Pendant que mon père remplit ma poche à eau, je mange un sandwich et m’hydrate de nouveau les pieds qui commencent déjà à me faire mal à ce stade de la course, c’est mauvais signe.

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En plein soin des pieds qui souffrent déjà

Déjà 15 minutes de pause, il est temps de reprendre le chemin sous un soleil de plomb déjà haut dans le ciel. Les températures avoisinent les 32° à l’ombre. Il y a 13km et 770 de D+ jusqu’au prochain ravitaillement.

Après un bref passage rafraîchissant en sous-bois, le pic d’Auza se dresse devant moi au kilomètre 32. Je prends un coup au moral, ça monte vraiment très sec. Arrivé en bas du pic, je profite du point d’eau pour m’hydrater, 3 coureurs arrivent à ma hauteur, ils sont deux à abandonner ne voulant plus s’infliger ça.

La première partie de la montée se passe sous les arbres, c’est vraiment agréable bien que je n’avance qu’à 3km/h. On croise les traileurs du 2*25 qui ne courent pas tellement la pente est importante, ils sont nombreux à nous souhaiter bonne chance, ça fait chaud au cœur. Au bout de 25 minutes d’effort ininterrompu, il y a un faux plat montant (on est sur du 8% tout de même) avec un bel arbre où de nombreux coureurs fatigués se reposent.

Je m’arrête ici quelques instants à côté de traileurs qui participent à l’ultra en duo. L’un d’eux semble malade, il est nauséeux mais n’arrive pas à vomir. Je lui propose alors du Vogalène que j’ai dans mon sac, il l’accepte volontiers. En ouvrant mon sac, ma veste imperméable roulée en boule s’échappe de celui-ci et commence à dévaler la pente. Le temps que je m’en m’en rende compte, elle est déjà à une dizaine de mètres. Je lâche tout et lui cours après comme un dératé pour éviter qu’elle ne descende trop bas ; mais la pente est trop importante et elle prend de la vitesse, je sprinte (c’est à ce moment que j’ai atteint ma vitesse maximale sur le parcours, c’est dire…) et slalome entre les arbres et me prends une belle gamelle heureusement amortie par le tas de feuilles mortes par terre. On est 500m plus bas, je viens de retrouver péniblement ma veste et je vais devoir grimper de nouveaux pendant 10 minutes pour retrouver mon sac. A cet instant mes nerfs lâchent, je me maudis, m’insulte, quel idiot je suis… Je remonte péniblement jusqu’à mon sac (comme si les 7600 de D+ ne suffisait pas il a fallu que je fasse du rab), le coureur nauséeux s’excuse mais il n’y est pour rien.  Au moins les gens ont bien ri et ça me décrispe.

Suite à ce contretemps, je me pose 5 minutes sous l’arbre à l’air frais, le temps de manger une barre de céréales. Il fait super bon je pourrais rester des heures allongé ici. Mais il est temps de reprendre la route, la seconde partie du col d’Auza est encore très pentue mais plus accessible que la première, cependant on sera en plein soleil.

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Photo du col. On ne se rend pas compte mais c’est sacrément pentu !

« Un pas après l’autre, c’est tout », je me suis martelé cette phrase  jusqu’au sommet. les mollets commencent un peu à tirer, mauvaise nouvelle, je ne suis pas encore au tiers du parcours. La vue est vraiment imprenable, j’en prends plein les yeux. Je fais quelques clichés avec mon smartphone et un coureur m’interpelle pour que je le prenne en photo devant ce panorama. On discute un peu avant de reprendre la route ensemble. Il s’appelle Stéphane et on ne se quittera plus de l’aventure.

Après 1km de crête technique, on amorce la descente sur les Aldudes, Stéphane étant de Tours, il a du mal avec les descentes techniques n’ayant pas ce type de terrain chez lui. Pour ma part, je suis plutôt à l’aise et j’en profite pour prendre du plaisir. A mi-descente on s’arrête au point d’eau pour se rafraîchir. La famille de Stéphane ainsi que ses amis viennent à sa rencontre. On discute 10 minutes le temps de se reposer et de se revigorer puis on repart pour les Aldudes. Ces 5km sont en sous bois dans une descente roulante c’est super agréable. Je commence tout de même à avoir mal aux quadriceps…

10h de course et 44km, nous voilà aux Aldudes. Les spectateurs nous annoncent que le nombre d’abandons est conséquent ici, certains parlent déjà de 25% d’abandons. On se restaure avec Stéphane avant de repartir tranquillement. Il y a 14km jusqu’au prochain Checkpoint (CP) et quasiment que de la montée. Sur le papier c’est 900m de dénivelé positif environ.

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Petite pause boisson pour se rafraîchir
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En attendant Stéphane, les jambes dans le vide pour soulager la tension musculaire déjà bien présente
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Il est l’heure de repartir des Aldudes !

Il est 15H15 lorsque nous partons et là il fait vraiment très très chaud même sous les arbres. Un bénévole nous annonce que le ressenti à l’ombre est de 35° et je vous laisse imaginer en plein soleil.. Après 4km et 1h de montée sur un chemin mêlant route et terre nous voilà sur la frontière espagnole (elle ne nous quittera plus jusqu’au 67ème km). Avec Stéphane on mène un groupe de 8 coureurs. 2 d’entre eux ont déjà fini plusieurs fois cette épreuve et souhaitent abandonner au prochain CP, à Collado de Urkiaga, connaissant le restant du chemin et ayant trop chaud. C’est vrai qu’il fait vraiment chaud, le ressenti doit être de 40° ou plus en plein soleil, je souffre vraiment beaucoup dans cette montée pourtant peu technique.

Je transpire à grosses gouttes et avec Stéphane on s’arrête régulièrement pour bien s’hydrater. Déjà 2h qu’on est parti des Aldudes et je n’ai toujours pas mangé, je commence un peu à faiblir, il est temps de s’arrêter pour une grosse pause d’une dizaine de minute le temps que je mange et que je reprenne des forces, j’ai la tête qui tourne un peu à vrai dire.

On repart, je suis dans une période compliquée, il suffit de serrer les dents le temps que la glycémie remonte. Stéphane est devant moi, je ne regarde que ses pieds et les suis machinalement. Après 2 kilomètres on rencontre un groupe de coureurs exténués, l’un d’eux est rempli de crampes : c’est impressionnant comme tous les muscles de ses jambes se contractent de manière anarchique, il souffre. On entend au dessus de nous un premier hélico, on apprendra plus tard qu’une première personne a été évacuée suite à un gros malaise. Le groupe de coureurs nous indique que le point d’eau est dans 1 km, il souhaite qu’on prévienne le bénévole pour évacuer la personne au sol. Pendant ce temps ils appellent le PC course qui envoie une voiture. Avec Stéphane on active le pas, je suis un peu requinqué mais un bon litre d’eau sur la tête me fera le plus grand bien.

Arrivés au point d’eau on prévient donc le bénévole qui confirme la décision du PC course d’évacuer la personne par voie terrestre. On reste un peu ici pour profiter de la vue et se rafraîchir. Déjà 5 minutes et il est l’heure de repartir… Un dernier petit kilomètre de montée roulante pour terminer de faire connaissance avec Stéphane et il est déjà temps d’amorcer la descente sur Urkiaga. Aucune difficulté dans cette descente, je prends vraiment énormément de plaisir malgré le fait que mes mollets commencent à sacrément tirer. Une nouvelle fois j’adore cette sensation grisante de liberté dans ces moments-là, il s’agit de petites choses, comme pouvoir courir à un rythme soutenu sans fatiguer ou croiser un troupeau de chevaux dans ce magnifique endroit… Putain on se sent vraiment vivant.

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Magnifique panorama qui se dresse devant nos yeux

On entend au loin des gens applaudir, descente déjà finie ? 3 minutes plus tard nous voilà à Urkiaga. Mon père m’attend et fait tout pour me faciliter la vie le temps que je m’assois dans le coffre. J’ai mal aux jambes et nous sommes qu’au 58ème kilomètre. Il est 19h la température commence à baisser, c’est vraiment appréciable… Je mange un sandwich et un peu de riz au lait, je me masse les pieds et me badigeonne les jambes d’arnica. Je suis complètement anesthésié et ne sens plus rien ! je me pose 5 minutes sans rien faire, juste raconter des choses banales à mon père. Je fais contrôler mon dossard, il m’annonce que je suis 160. Quoi ?! Aux Aldudes au précédent CP j’étais 202ème et là 40 places gagnées en ayant doublé au maximum 10 personnes. Ce que le bénévole disait se confirme, bon nombre de personnes a abandonné aux Aldudes.

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La température à Urkiaga baisse mais ça reste étouffante

Il est temps de repartir, je rejoins Stéphane qui est avec sa famille, je discute avec eux pendant plusieurs minutes, ils sont vraiment chouettes..

19h15, il est temps de reprendre la route. Sur le profil, la côte que l’on s’apprête à monter est celle qui présente le pourcentage moyen le plus important. On n’est pas super frais donc on appréhende ce moment. Dès le contrôle dossard passé, la pente commence à monter dans le sous-bois, il fait frais, ce n’est pas pentu ça permet de relancer les jambes. 45 minutes plus tard, la bête se dresse devant nous. Elle est très courte mais les pourcentages semblent affolant. On est au moins sur du 40/50% de moyenne avec une dernière portion d’escalade. On monte péniblement, on s’arrête souvent pour reprendre notre souffle. On doit avancer à moins de 2km/h… Allez encore une trentaine de mètres et c’est terminé ! Bon Dieu que c’est dur ! Les mollets tirent, les ischios sont en feu, j’ai envie d’arriver en haut le plus vite possible pour pouvoir me masser les jambes. 5 minutes plus tard on y est. On exulte ! ENFIN, on est sur le plus haut point de la course, (au 62ème km) on n’est qu’à 1400m d’altitude mais j’en ai plus chié pour grimper là que pour aller en haut du Pic d’Ansabère il y a quelques semaines…

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En haut du pic, que ce fut dur !

19h45, On crie, on a besoin d’extérioriser notre joie à ce moment-là. On pourrait presque prendre une bière là-haut et se poser des heures.. C’est magnifique. Les bénévoles nous félicitent, on discute avec eux, on fait quelques photos et on pointe une nouvelle fois : 143 ème. Presque 20 places gagnées mais cette fois-ci sans avoir doublé personne. Urkiaga fut aussi juge de paix pour bon nombre de coureurs souhaitant abandonner..

Il est temps de repartir, l’euphorie est toujours présente mais elle va vite retomber… Souvent, qui dit montée sèche dit descente sèche… On n’y loupe pas. Ça ne descend que sur 500 mètres dans un premier temps mais c’est dur, on marche tellement la pente est importante. Les quadriceps commencent eux aussi à lâcher petit à petit. J’ai mal aux pieds, ils chauffent… « Un pas devant l’autre Hugo, un pas devant l’autre », je me répète ça, c’est con mais ça marche ! La grosse descente étant passée, on s’attaque maintenant à une descente sur un chemin technique. On ne peut même pas reposer nos muscles tétanisés par ce qu’ils viennent de subir. 30 minutes comme ça.. Enfin un point d’eau je n’en pouvais plus de soif et mon camelbag était déjà vide car je ne l’avais pas trop rempli volontairement pour éviter d’avoir trop de poids pour monter. Je bois un verre de coca qui me fait le plus grand bien, Stéphane mange un bout. Le bénévole nous dit qu’il y a une petite montée puis une grosse descente et on sera à Urepel, à la base de vie, à la mi course.

On repart enhardi par ce qu’il venait de dire… 5 minutes, 10 minutes, 20 minutes et toujours pas de petite montée. Je commence à perdre patience. A ce stade de la course j’en ai plein les pompes. Il est 20h30 et déjà 15h30 de course dans les pattes. Enfin, on aperçoit au loin cette petite montée. Mes pieds brûlent et monter permet de calmer la douleur… On passe ensuite dans un sous bois. On traverse plusieurs rivières et j’ai la « brillante » idée de plonger mes pieds plusieurs secondes dans l’eau glacée. Ça soulage quelques minutes mais ça ramolit la peau et la rend donc beaucoup plus fragile.. Quel con ! Le temps s’égrène longuement et j’ai l’impression que les minutes durent des heures. On trottine dans cette descente peu technique, quel luxe ! Le ciel commence à s’assombrir, il est 21h30 et l’orage éclate. On est dans un sous bois et on y voit plus grand choses. Deux coureurs devant nous sortent leur lampe torche, on décide de rester  dans leurs traces pour qu’ils nous éclairent le chemin.

Plus que 4km avant la base de vie d’Urepel où douche, repas chaud, podologues et kinés nous attendent. On accélère le pas, il pleut à grosse gouttes c’est tellement agréable. Par deux fois les éclairs tombent proche de nous et nous aveuglent l’espace d’un instant. Il fait maintenant pratiquement noir et VLAM… Je me prend une bonne gamelle, cette fois-ci les fesses n’ont pas amorti le choc c’est ma main droite. J’ai mal. Quel con… je prends une gamelle parce que j’ai eu tout simplement la flemme de sortir ma lampe frontale. J’ai mal au pouce gauche, il est un peu enflé. On prend finalement la décision de mettre les lampes même s’il nous reste que 5 minutes à courir, fini de jouer au con pour le moment.

On voit au loin la civilisation, Urepel nous voilà ! Il est 22h, on court depuis 17h et on arrive à la mi-course. D’après les bénévoles, si on arrive à Urepel dans les temps on est quasiment sur de terminer la course. Je m’étais donc fixé pour objectif d’arriver jusqu’ici, objectif atteint ! Je retrouve mon père, on prévoit avec Stéphane 1h15 de pause le temps de se faire soigner et ravitailler. Je me douche avant d’aller voir le podologue pour éviter de lui infliger mon… odeur corporelle. C’est une chose tellement simple de se doucher mais à ce stade de la course qu’est ce que ça fait du bien.. je me masse les jambes, elles sont dures. J’ai du mal à les plier pour me pencher en avant. La seconde partie de course va être difficile.

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Voyage au bout de la nuit

Je rejoins le gymnase pour aller voir le podologue. Mes pieds sont dans un sale état, je sais que j’aurai mal mais bon sait on jamais… Dimitri, le podologue, répare mes pieds comme il le peut, je suis super reconnaissant… Pas le temps de traîner, je vais manger une bonne assiette de spaghetti avec du fromage avant d’aller dormir dans la voiture. Les bénévoles annoncent déjà 50% d’abandons  c’est tout simplement énorme et plus que l’an dernier sur la ligne d’arrivée. L’assiette engloutie, je retrouve mon père dans la voiture, le timing est serré j’ai exactement 12 minutes pour dormir avant de retrouver Stéphane. A peine le temps de m’asseoir et de surélever les jambes que je dors déjà. 12 minutes pétantes plus tard mon père me réveille.

Il pleut, il est temps de sortir la veste imperméable, le buff que m’a sœur m’a ramené de Thailande et la lampe frontale. Un pas en dehors de la voiture et je ne sens déjà plus mes jambes. J’ai mal partout, j’ai même mal à des endroits où je ne soupçonnais pas la présence de muscles. Mes muscles releveurs des pieds commencent à me lâcher aussi, les derniers 60km vont décidément être bien longs… Je mange un peu de riz au lait de ma mère et il faut déjà repartir dans 3 minutes.

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Il est temps de repartir

23h20, Je suis fatigué, exténué même mais le moral est toujours là, le mental ne flanche pas pour le moment. On badge avec Stéphane et on part à l’aventure dans cette nuit noire. C’est la première fois que je vais courir une nuit entière, pour mon compagnon de route aussi. On trottine péniblement. C’est dur de quitter le confort d’une voiture pour repartir se faire mal, il faut en vouloir ça c’est sûr. Je repense à ce qu’un collègue me disait il y a peu de temps « Il faut pas trop s’aimer pour faire ce genre de course ». Tiens, cette phrase me fait penser à ce que Vincent Hulin écrit dans son livre Coureur de l’extrême 2 :  la Transpyrenea. J’en ris et à ce moment-là je crois que mon collègue n’a pas tout à fait tort…

On parcourt quelques hectomètres sur du bitume puis on prend un sentier à l’assaut de notre premier col. Dès les premiers mètres de montée je sens que la nuit va être compliquée. Les jambes ne répondent plus du tout. Stéphane à l’air bien lui. Il se positionne devant et fait la « locomotive », je n’ai qu’à suivre bêtement ses pieds sans trop réfléchir. 1h passe comme ça et je suis de plus en plus fatigué, il m’arrive parfois d’avoir des légères hallucinations (par exemple lorsqu’il marche sur une branche je pense apercevoir l’espace d’un instant un serpent). A ce stade de la course je parle peu, je suis dans ce qu’on appelle « le dur » et me concentre uniquement sur ma respiration tout en me visualisant atteindre la ligne d’arrivée. Ça grimpe, en temps normal je cours sur ce genre de portion mais là je peine à marcher.

Vers 1h du matin, on aperçoit à environ  300/400 mètres de montée un CP intermédiaire. Chouette je vais enfin pouvoir m’asseoir un peu ! Les bénévoles nous accueillent chaleureusement ça fait vraiment plaisir, on rejoint un groupe de traileurs avec qui on fait le chassé-croisé depuis quelques heures, eux aussi ne sont pas au mieux, ils abandonneront finalement ici, n’ayant pas la force ni l’envie de rejoindre le CP à une huitaine de km. Je bois péniblement un verre de coca mais je n’arrive pas à manger, tout m’écœure. Je m’assois sur la chaise 2 minutes et il est déjà temps de filer. Avant de partir les bénévoles nous indiquent la topographie jusqu’au CP : ça monte pendant 1km encore, puis un faux plat montant d’1km, une grosse bosse de 1500m qui grimpe sec puis une descente tranquille jusqu’à Burguete. Pas de quoi me motiver…

On met environ 30 minutes pour rejoindre cette grosse  bosse. J’ai repris du poil de la bête grâce au verre de coca et je décide de mener le pas dans cette bosse pour montrer à Stéphane que je suis toujours vivant ! On est en haut en 25 minutes environ, je n’ai plus trop la notion du temps dans cette nuit noire. Il se remet à pleuvoir et pour compliquer le tout un vent glacial décide de se mêler à la partie. Pourquoi nous faciliter la tâche ?

Très paradoxalement de monter sur ce rythme m’a fait un bien fou aux jambes, on se paye même le luxe de trottiner un peu. Le temps s’égrène, on discute de tout mais surtout de rien avec Stéphane ayant épuisé les conversations « classiques » sur notre vie. On parle entre autre de nos diverses motivations qui nous ont poussés à réaliser ce type de course « extrême ». Il me dit qu’il adore la montagne (bien qu’il ne puisse pas y aller régulièrement) et que depuis 3 ans il participe à cette course sur les formats inférieurs (2*25 et 2*40). Je lui parle alors de ma leucémie et de l’association Parentraide Cancer dont je suis adhérent.

Il est 2h30, on rencontre un groupe de bénévoles autour d’un feu. C’est limite enivrant de bonheur… On décide de lâcher prise 5 petites minutes étant en avance sur la barrière horaire, on s’oublie même 5 minutes de plus…

On repart péniblement, j’ai mal partout, mes releveurs m’ont définitivement lâché dans cette descente et à présent j’ai du mal à trottiner, Stéphane commence à vraiment souffrir des pieds. On marche seul, le temps est comme suspendu. Je suis épuisé et à bout de force et je n’ai aucune idée de notre heure d’arrivée au prochain CP annoncé au kilomètre 90. Il restera encore un marathon à boucler.

5 minutes, 10 minutes, … 3h du matin, on voit enfin la civilisation, quel bonheur ! Une dizaine de minute pour arriver là-bas, on vient de passer devant le panneau du 88ème km, aller plus que 2 km avant le CP. On remarque des gens, on hallucine ? Non il s’agit bien du CP mais il est deux kilomètres avant l’endroit prévu. Une bouffée de joie m’envahit, il m’en faut vraiment peu à ce moment là ! On pointe et on rejoint mon père, je rêve de manger du riz au lait, j’en salive même. Mon père attrape tout ça pendant qu’on s’installe sur un lit de camp. On déguste ce repas de fortune avec Stéphane, ça fait du bien au moral.

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La fatigue se lit sur nos visages

On est aux 125ème et 126ème places. On a parcouru 88km et effectué 5200 mètres de D+ en 22h.

3h30, la tête veut repartir mais les jambes ne sont pas trop de cet avis, les 200 premières mètres sont un véritable supplice pour celles-ci et mes pieds meurtris par l’effort. On est à 13km du prochain CP et on prend près de 600 de dénivelé positif supplémentaire jusqu’à celui-ci. La lune ne perce pas les nuages, on est plongé dans la nuit noire et sans nos lampes on serait tout simplement incapable d’y voir ne serait ce qu’à 3 mètres. Au pied du col on aperçoit des lueurs derrière nous, on sera bientôt rejoint par 2 traileurs qui ont déjà terminé 4 fois cet ultra. Ils n’en peuvent plus et l’un des deux abandonnera en haut du col.

Ca monte sur 5km encore et mes jambes me supplient d’arrêter mais c’est la tête qui mène la danse. Je me souviens d’une phrase d’un traileur au départ de la course « L’ultra c’est pas une course contre les autres mais contre soit même, ses maux et ses peurs ». Il a tout à fait raison, je suis sorti de ma zone de confort depuis longtemps, j’ai atteint et dépassé mes limites depuis Burguete mais j’avance toujours, je suis toujours là. Courir ou mourir comme dit Kilian Jornet, là je cours. Stéphane souffre autant que moi, on souffre ensemble et c’est beau, on est là pour se soutenir quoi qu’il arrive. On n’a plus de jus depuis longtemps mais on s’obstine à avancer, toujours à petits pas et à petit rythme mais on avance quand tant d’autres ont arrêté. C’est dans cette montée que j’ai le déclic, les frissons me parcourent l’échine, c’est ici que je sais que j’irai au bout. Je peux pas être au plus mal mais je suis « toujours debout » et le mental ne flanche pas.

5h du matin, On vient de passer le cap des 24h de course et, pour fêter ça, on monte toujours. Je n’ai plus aucune notion de temps, juste une sensation de bien-être mêlée à tant de souffrances, c’est bizarre mais j’aime ça. Je suis tellement épuisé que j’ai de plus en plus régulièrement des hallucinations mais il faut faire avec. Le jour va se lever dans 1h30 et toute cette peur disparaîtra. La lampe frontale commence à lâcher, j’ai oublié de la recharger… On s’assoit avec Stéphane pour s’accorder du repos le temps de changer respectivement nos piles. On tâtonne nos sacs dans ce noir à la recherche de nos précieuses piles. 10 minutes et je peine à les installer, mes doigts tremblent de froid, la fatigue me joue des tours.

On repart à l’assaut des 3 derniers kilomètres de montée, Stéphane boite, il en a marre et souhaite abandonner. Non pas maintenant Stéphane ! Ne me laisse pas seul, pas si près du but et pas après ce qu’on a traversé. Je décide de prendre les devants et lui dit de se caler dans mes pas comme moi j’ai pu le faire auparavant. On monte à 3km/h, c’est pénible mais on est volontaire. Il est temps de sortir le portable et d’écouter un peu de musique. J’avais demandé à mes proches de me donner le titre de leur chanson préférée afin de l’écouter dans les moments compliqués. C’est tombé sur la chanson choisit par ma sœur : Try de Pink. Les paroles sont raccord avec ce qu’on vit « Est-ce que tu tiens le coup ? mais que tu y arrives de justesse ? Dis-moi, est ce que tu y arrives de justesse ? TU dois te relever et essayer, faut que tu te relèves et que tu essayes ». Mes yeux s’humidifient un peu…

En une heure on arrive en haut, le jour ne va pas tarder à se lever. On s’arrête dans une petite maisonnette au 97ème kilomètre où des bénévoles nous attendent. Ils nous servent un gros bol de café, ce n’est pas le meilleur du monde mais c’est pourtant celui qui m’a procuré le plus de plaisir à boire. Les bénévoles sont d’une bienveillance exceptionnelle, ils sont au petit soin pour nous. On reste 5 minutes là, au coin du feu pour recharger les batteries. Il faut repartir afin de pouvoir contempler le soleil se lever sur le pays-basque. La lumière est entre chien et loups, c’est magnifique. 98, 99, allé plus qu’un km pour atteindre la barre mythique des 100km.

Il fait de plus en plus jour. 6h35, tout un symbole, on arrive au panneau du centième km et le jour se lève. Je pense à mon grand-père là haut qui était mon premier supporter et qui doit être fier de moi là où il est. Mes nerfs lâchent, je craque. De chaudes larmes coulent sur mes joues brûlées par le soleil de la veille. C’est un paysage somptueux qui se dresse devant nous. Tant d’efforts, tant de fatigue pour voir ça, c’est amplement mérité et indescriptible. On prend le temps de profiter ici 20 minutes pour s’imprégner de cette chaleur, alors qu’on avait si froid il y a encore peu de temps.

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Lever de soleil magnifique et émouvant
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Ca y est Point Kilométrique 100 ! Enfin…

Ces 20 minutes me permettent de revenir sur la nuit que nous venons de passer. Elle a été éprouvante tant pour notre corps blessé que pour notre esprit. Il a fallu lutter contre soi et la fatigue une bonne partie de la nuit.

On est passé par tous les états, les moments de joie à Urepel ou de doutes dans cette ultime montée. Je sors grandi de cette nuit, j’ai réussi à combattre mes démons, je suis en train de faire mentir celles et ceux qui ne croyaient pas en moi. Il est difficile de décrire ce que je ressens actuellement, c’est un shoot d’émotion à l’état pur, bien mieux que l’alcool ! Des choses simples loin de toute vie moderne où nous avons tout, tout de suite, où nous sommes trop connectés, trop assistés.

Le trail, qui plus est l’ultra, permet de revenir à l’essence même de la vie, loin de toute superficialité. Comme le dit très justement Vincent Hulin dans son livre Coureur Extrême : La Transpyrénéa « Vous vous souvenez de la dernière fois où vous avez eu terriblement soif ? D’avoir été des dizaines et des dizaines de minutes en manque de boisson ?  D’une autre fois où vous avez eu la faim au ventre au point d’avoir des crampes d’estomac ? Pendant une course on ressent tout cela ». C’est exactement ce qui s’est passé cette nuit : j’ai eu faim, j’ai même eu soif car je n’ai pas eu la présence d’esprit de boire, à cause de la fatigue, j’ai eu froid, j’ai lutté contre tout ça, j’ai vaincu tout ça. Je vis vraiment pour avoir ce genre de sensations, c’est comme ça que je conçois les choses. Le soleil est déjà bien haut, on se redresse péniblement pour entamer les 2 km qui nous séparent du ravitaillement d’Eganzta.

7h15, nous voilà à Egantza, je pointe à la 123ème place. Stéphane avait pris un peu d’avance sur moi pour essayer de soigner ses pieds, en vain. Je suis mort de fatigue et souhaite dormir un petit peu avant de repartir. Je rentre dans la bergerie où une bénévole m’attend avec un bol de soupe. Je sens le liquide brûlant me réchauffer. Je profite d’un bout de banc pour m’asseoir et détendre un peu mes muscles tétanisés, je pique du nez 3 minutes et me réveille en sursaut la bave coulante. Je veux manger mais rien ne me fait envie. Je prends un second bol de soupe, depuis le début de la nuit je n’ai rien avalé de solide et je commence à crever la dalle.

Une grande descente de 8km nous attend pour arriver à Arnéguy et entamer la montée finale. Le premier kilomètre est très technique et la fatigue n’arrange rien, un faux pas, une glissade et on atterrirait une bonne cinquantaine de mètres plus bas dans un sale état. On prend tout notre temps. S’en suit ensuite une longue monotrace qui n’est pas de tout repos pour nos muscles. Il est bientôt 8h et j’ai déjà chaud… La fatigue réduit mon champ de vision, je suis éreinté. Stéphane m’encourage, on essaie de trottiner mais c’est difficile. On ramasse 3 coureurs qui sont surement encore plus fatigués que nous, on fait 2/3 km mais je cède du terrain petit à petit, Stéphane m’attend… On traverse la brume qui nous permet de nous rafraîchir.

Il est 9h10 et on arrive à Arnéguy. La barrière horaire pour arriver ici est à 10h15, on est large ! Je pointe à la 121ème place. Les bénévoles nous disent que beaucoup ont renoncé à affronter le pic d’Adartza 11km plus loin.

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Fatigue intense, je ne rêve que d’une chose : dormir

On est au 109ème km, on a fait 6200m de dénivelé positif, il n’en reste que 1000, ça sent bon cette affaire. J’ai vraiment besoin de repos, Stéphane a besoin de soins, on prend donc notre temps avant de repartir. Je n’ai même plus la force de parler ou d’avaler quoi que ce soit.

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En pleine discussion avec les serre-files

Mon père s’occupe de mon sac pendant que je mange péniblement deux cuillères de riz au lait. J’ai le palais complètement brûlé par la déshydratation et j’ai du mal à déglutir…

Je m’allonge là, sur le sol froid, complètement groggy à la recherche d’un peu de repos. Cela fait 28h qu’on est parti et je n’ai jamais été aussi fatigué de ma vie.

9h40, il est temps de partir pour cet ultime défi. Les serre-files nous rejoignent afin de nous accompagner dans notre dernier effort et nous motiver. Deux traileurs se joignent à nous, Jean-Claude et Dominique (on terminera la course avec lui). Dominique est encore plus épuisé que moi.

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Il est l’heure de partir pour l’ultime ascension !

Les deux premiers kilomètres sur le bitumes sont avalés aisément à une vitesse de 4km/h. On a même distancé les serre files ! On voit un « avion » revenir de nulle part, on pensait être les derniers mais quelqu’un est arrivé après nous à Arnéguy et semble totalement en forme. Il se joint à notre groupe. Tous les 30 mètres je me fais distancer par Stéphane qui s’efforce de m’attendre. Il nous reste 8km avant le sommet et on vient de sortir de la brume. L’ascension se fera en plein soleil…  Je commence à avoir vraiment trop chaud, je bois toutes les deux minutes mais je n’arrive pas à étancher ma soif et me rafraichir. Je suis épuisé, je n’avance plus du tout malgré les encouragements de mes deux compagnons. On s’arrête faire une pause toute les deux minutes environs. On marche à environ 2km/h, on est parti depuis 2h d’Arnéguy et je n’ai pas l’impression d’avancer, je cale même. « Quoi, je ne vais pas arrêter maintenant après 107 km quand même ! ».

Mes pieds me font souffrir le martyr, c’est un long chemin de croix qui se profile. 1h de plus, j’ai toujours chaud et je commence à être déshydraté, à ne plus parler. Mon champ de vision se réduit peu à peu. Mes compagnons me stimulent mais je n’avance plus. Au loin j’aperçois un  abreuvoir à vache, je me déleste de mon sac et me plonge dedans pour faire chuter ma température interne. Jean-claude me donne même de son eau pour me rafraîchir le cou, quelle solidarité ! Je n’ai plus la force de parler, je suis vraiment au bout du rouleau, plus que 3km et on arrive au CP. Jean-claude décide de partir, il a les jambes il a bien raison ! Stéphane s’obstine et veut rester avec moi. L’avance qu’on avait sur les serre-files et Dominique s’amenuise de mètre en mètre. J’avance mécaniquement en suivant les pieds de Stéphane, le regard bas.

3h30 de montée pour 9km, enfin au CP. J’ai tellement mal aux pieds que pour la première fois de la course je songe à arrêter à cause de la douleur. Je sais qu’il nous reste 11km de descente et qu’en descente je souffre encore plus qu’en montée. J’ai envie de tout arrêter, d’arrêter de me faire du mal. J’en parle à Stéphane qui essaie de me motiver mais l’esprit est déjà ailleurs. Je n’arrive plus à visualiser la ligne d’arrivée, je n’arrive plus à rien.

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Graphique représentant la topographie et la vitesse de course

Le médecin vient me voir, j’ai le moral dans les chaussettes. Il m’enlève les chaussures et les chaussettes et tire la tronche en voyant mes pieds. Il me dit qu’il va me percer les ampoules pour me soulager. L’une d’elle part du milieu de la voûte plantaire  jusqu’au gros orteil et orteil à coté, elle est infectée (je vous épargne les photos). Une autre sur le petit doigt est pleine de sang. Il me les décompresse à l’aide d’une aiguille puis m’injecte de l’éosine (heureusement que j’en avais dans mon sac car lui n’en avait plus). Je sens que je suis immédiatement soulagé.

Je remets mes chaussettes et mes chaussures (presque) prêt à repartir au combat. Je mange 4 ou 5 morceaux de bananes, des TUCS ainsi que du chocolat. Ça me fait énormément de bien, je pense que j’étais en hypoglycémie. Les serre-files nous ont rejoint, le moral n’est toujours pas là mais ils viennent me voir et me touchent là où ça fait mal « T’as fait presque 120km t’as pas le droit d’abandonner maintenant, pense à ton père qui te suit depuis le début », « Bon les gars vous avez bien monté dans un premier temps et vous êtes largement dans les temps alors tu te lèves et tu repars ». Il ne m’en fallait pas plus pour me remobiliser. « ALLEZ STEPHANE ON REPART ! ». Je me lève, j’ai mal aux pieds mais je m’en fouts ! Je me sens de nouveau énergique, le baroud d’honneur ? Un mur de près de 300m de D+ se dresse devant nous mais je n’ai pas peur, je sais que je vais être finisher !

Le moral est revenu, je suis de nouveau prêt à souffrir. Stéphane se met machinalement devant moi mais je décide de passer devant afin de donner le rythme. Il est surpris et heureux de me voir avec un si bon moral alors que 10 minutes auparavant j’étais prêt à abandonner lâchement. On rejoint les coureurs du 2*25. Remarquant notre dossard orange caractéristique de l’ultra, beaucoup sont admiratifs et nous encouragent. J’avance péniblement mais j’avance. 1km de montée, 2km, j’aperçois le sommet. Je coince de nouveau au niveau physique mais la volonté l’emporte. On est en haut en 1h. 31h30 de course et nous voilà au sommet de la dernière ascension. Que c’est bon de se dire qu’on n’aura plus à grimper quoi que ce soit… 121ème kilomètre, il ne nous reste que 10km de descente et on sera à Saint Etienne de Baigorry.

On va vite déchanter, la dernière partie de la montée était rude, la première partie de la descente le sera tout autant. Stéphane et moi avons les pieds complètement machés, la moindre descente procure la même douleur que de marcher pied nu sur des charbons ardents. Mes releveurs sont foutus depuis longtemps, j’ai donc vraiment du mal à lever le pied en descente. On met une bonne dizaine de minute à descendre les premiers 500 mètres très techniques. On aperçoit au loin un chemin plus roulant qui signifiera la fin du supplice.

Nous y voilà ! Un chemin goudronné qui procure un peu moins de douleurs mais on ne peut pas courir, tout simplement impossible de trottiner. C’est rageant de se dire qu’on est incapable de courir alors qu’un autre jour on se régalerait sur ce genre de descente. Des traileurs du 2*25 nous dépassent sans arrêt et ont toujours un mot gentil pour nous. 123ème kilomètre je n’ai toujours pas bu depuis une bonne heure, trop fatigué pour y  penser. On n’avance plus et je ne fais que calculer et recalculer notre avance sur la barrière horaire. Notre avance s’amenuise vraiment et à ce rythme on sera vraiment juste dans les temps.  On se repose 5 minutes à l’ombre et Stéphane me dit de boire. J’avale aussi mon dernier gel de BCAA pour me donner un chouia d’énergie. Les serre-files se rapprochent de nous et nous rejoindront au dernier CP.

126ème kilomètre, dernier checkpoint, 33h30 de course et il ne nous reste que 5km à parcourir en 2h30 maximum, c’est gagné ! Quel soulagement… Une bénévole me tend une poche de glace que je me mets sur le crane, ça chauffe drôlement là-haut je n’ai plus les idées claires.

Des traileuses du 2*25 nous rejoignent et sont espoustouflées par notre volonté, ça fait chaud au cœur. Les serre-files nous rejoignent avec Dominique. On repart tous ensemble. Les serre-files nous félicitent et disent de prendre notre temps vu qu’on est largement dans les barrières horaires. En fait depuis tout à l’heure je faisais de faux calculs et stressé pour rien… La joie commence à dissiper les douleurs, le temps est décidément bien long jusqu’à Saint Etienne de Baigorry mais je veux profiter de ces derniers km, moi qui n’ai pris que peu de plaisir sur cette course. Une petite photo de derniers finishers et nous voilà reparti pour les 3 derniers km.

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On peut sourire, il ne nous reste que 3km !

Les serre-files nous prennent dans leur bras, je sens toute l’affection qu’ils ont à notre égard. Ils nous donnent un drapeau permettant de baliser le parcours en souvenir. A partir de ce moment le mental lache, le cerveau est ailleurs, phénomène accentué par mon état de déshydratation avancé. A partir de ce moment je n’ai que peu de souvenir de ma course. Je sais que j’ai discuté longuement avec Peyo, un des serre-files. Plus que deux kilomètres avant l’arrivée, les serre-files annoncent notre arrivée proche au directeur de course. Les deux autres traileuses du 2*25 restent avec nous et veulent arriver juste avant nous pour nous applaudir sur la ligne d’arrivée, bel état d’esprit ! Les bénévoles qui nous entourent veulent, comme chaque année, nous offrir une arrivée comme les premiers. Il n’y a pas de raison après tout, on a souffert comme les autres, juste plus longtemps ! Je rallume mon portable et reçoit des dizaines de notifications, pleins de SMS m’encourageant ou me félicitant pour ma future arrivée.

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Statistiques de mes différents temps de passage. On remarque que le dénivelé positif « réel » et de 1000m de plus que le théorique

Le groupe s’éparpille un peu à 2km de la fin pour que chacun profite « à sa façon » des derniers kilomètres. On se rejoint tous en bas de la descente, à 800 mètres de l’arrivée pour un petit briefing. Je mets le tee-shirt de Parentraide Cancer. Il est convenu que Stephane, Dominique et moi arrivions en trottinant jusqu’à la ligne d’arrivée pendant que le directeur de course balance de la musique. Je sors le drapeau Béarnais, à ce moment je suis fier de l’avoir même si mes idées ne sont plus claires du tout. Je vois ma mère au loin, j’ai la gorge serrée et ma mère pleure de joie.

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Dernières consignes avant le dernier virage et l’arrivée

Mes idées sont complètement confuses, je n’ai pas connaissances des mots qui sortent de ma bouche. 600mètres, il est temps de trottiner. On est 3 gars, seuls, face à la ligne d’arrivée mais entourés d’énormément de monde. J’ai des frissons, les émotions sont vraiment immenses. La musique commence à être lancée, il s’agit des Chariots de feu, tout un symbole. On trottine péniblement avec Dominique et Stéphane, le public nous encouragent, ils hurlent de joies carrément c’est assez impressionnant ! 400 mètres, je suis complètement vidé mais plus rien n’importe, il ne reste que 400 mètres à trottiner. 300 mètres, la ligne n’a jamais été aussi proche, le public est dense. 200 mètres, 100 mètres, j’ai un flot d’émotion qui me submerge. C’est totalement indescriptible, « je l’ai fait ».

50, 40, 30, 20, 10 mètres.. On marche pour savourer ce moment tout simplement exceptionnel.

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On est finisher les gars ! (Photo Euskal Raid Association)

Je ne pense pas revivre un moment comme ça avant longtemps. On franchit la ligne d’arrivée, « c’est fini ». 35heures, 10 minutes et 50 secondes. Je suis finisher

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Le directeur de course me félicite pour la 1ère place espoir mais à ce moment là c’était très anecdotique
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Photo officielle de l’arrivée

Mes yeux rougissent, je pense à mon père qui m’a accompagné du début à la fin et qui m’a supporté et assisté pendant tout ce temps, à ma mère qui est venue me voir aujourd’hui alors qu’elle n’a que peu dormi, à ma sœur qui, de Toulouse, doit être fière de moi et doit sauter de joie, à mes amis d’enfance et de l’IFSI qui m’ont toujours encouragé et qui sont hyper compréhensifs à propos de mon mode de vie original pour un étudiant (pas d’alcool, repas strict), aux inconnus qui m’ont soutenu sur facebook via les posts que mon père faisait, à toute ma famille en général. Bien-sûr je pense aussi énormément à mon grand-père « je l’ai fait papi ». Ca y est je pleure. Tout ça ne dure qu’un instant mais c’est le bonheur à l’état pur. On a souffert pendant 35h et 10 minutes et ça en vaut vraiment la peine.

Je repense à tout ces moments de galères pendant la course, ces moments où j’ai douté de moi, ces paysages magnifiques et l’ensemble des bénévoles d’une grande bienveillance.

S’en suivent de longues minutes d’applaudissement, un discours au micro où je ne sais plus ce que j’ai dit tellement j’étais épuisé et « déconnecté ».

Je m’installe sur un banc pour me reposer, ma mère m’enlève les chaussures, un bénévole vient me poser une poche de glace sur la tête.

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Quel bonheur…

Tout le monde me félicite, j’essaie de me dire que je l’ai fait mais je réalise toujours pas. Je reste près de 30 minutes là, à rien faire, seulement à savourer cet instant. On discute avec stéphane, on échange nos coordonnées et on convient d’un rdv après la remise de prix pour aller boire une bière.

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Photo du pied en meilleur état et déjà soigné

Je n’ai plus la force de me lever pourtant il va falloir aller à la douche avant de voir le podologue. Je souffre énormément pour marcher et j’ai vraiment très chaud. Je me traine péniblement jusqu’à la douche où mon père m’aide à me déshabiller et je file sous l’eau. Dominique me rejoint, il est aussi crevé que moi. Je me sèche les pieds, j’ai vraiment mal. Il est temps d’enfiler les claquettes et d’aller se faire bichonner les pieds. J’y retrouve Dimitri qui me les a soignés à Urepel, il me félicite. On me soigne les ampoules, il est temps d’aller au podium pour aller chercher ma récompense (je termine 1er de ma catégorie d’age, Espoir).

J’ai de plus en plus de mal à marcher, j’ai de plus en plus chaud et malgré les litres engloutis à l’arrivée impossible d’être désaltéré. J’attends debout, complètement KO, mes jambes commencent à flancher, j’ai l’esprit qui divague, je suis confus. Je m’assois sur un muret et appelle ma mère pour qu’elle m’amène du coca. 10 minute sont passées, la cérémonie a commencé et je suis incapable de tenir debout. Je demande à ma mère d’appeler un médecin, à partir de ce moment je ne me souviens que de peu de choses.

Suite à cette course j’ai passé 3 jours à l’hôpital pour déshydratation, Rhabdomyolyse et cytolyse hépatique. Mon corps a clairement dégusté, je l’ai poussé au-delà de ses limites. Je suis totalement conscient que peu de gens me comprendront mais si c’était à refaire je le referais sans hésiter. Bien que j’ai souffert j’ai aimé chaque seconde de la course, chaque pas effectué et j’ai pu tisser des liens forts avec Stéphane.

A l’heure où j’écris ces lignes (jeudi 1er juin), le corps a bien récupéré mais mentalement je suis fatigué. J’ai eu un petit coup de blues post course, classique lorsqu’on s’investit autant dans quelque chose et qu’en une fraction de seconde il n’y a plus rien. Je vais me prendre 15 jours de repos pur et recommencerai à prendre le chemin de l’entrainement le 15 juin. Dès ce moment là je vais m’investir à fond dans mon second ultra : le GRP.

Le GRP s’est 220km et 14 000 mètres de dénivelé positif le 25 aout.

Plus le défi est grand… plus la victoire est belle.

Panorama


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